Comment les lois anti-blanchiment évoluent face aux trafiquants de cocaïne ?
L’évolution des méthodes de blanchiment d’argent dans le trafic de cocaïne révèle des dynamiques complexes et une adaptation aux nouvelles technologies.
Utilisation des gros billets
Depuis longtemps, pour dissimuler les gains issus de la vente de cocaïne, les trafiquants recouraient à des billets de 500 euros transportés par des mules. Toutefois, la vigilance accrue des autorités et la raréfaction de ces grosses coupures ont incité les réseaux de blanchiment à se tourner vers les cryptomonnaies pour rémunérer les dealers et à choisir des itinéraires moins surveillés, comme ceux menant à Dubaï (Émirats arabes unis).

Entre 2014 et 2023, le marché de la cocaïne a connu une croissance fulgurante, la production colombienne a été multipliée par plus de sept, atteignant près de 2 700 tonnes selon l’Organisation des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).
Dans l’ombre, les trafiquants trouvent des moyens tout aussi illégaux pour rémunérer leurs fournisseurs, leurs complices ou pour dépenser les profits de leurs activités criminelles. Le blanchiment d’argent est la solution privilégiée, avec une estimation indiquant que 25 % des fonds doivent passer par ce processus.
Le blanchiment d’argent se déroule généralement en trois étapes : le placement dans le système financier, le « layering » ou empilement pour dissimuler l’origine des fonds, et finalement l’intégration où l’argent apparaît comme légitime. Cette méthode n’exclut cependant pas le blanchiment partiel, qui peut s’arrêter dès la première étape.
Lire en complément: Crédit aux États-Unis : les impacts sur la Bourse de Paris à surveiller de près
Vers une utilisation massive des cryptomonnaies
À partir de 2016, face à la diminution des billets de 500 euros, le Bitcoin a commencé à transformer les itinéraires du trafic d’argent liquide.
Au lieu d’une chaîne intégrée où l’argent revenait à la source pour régler les livraisons de drogue, une spécialisation s’est mise en place. D’un côté, les trafiquants échangent leurs espèces contre des cryptomonnaies pour payer leurs approvisionnements en Colombie. De l’autre, les blanchisseurs récupèrent les billets et les acheminent via des voies plus sûres, comme celles vers Dubaï.
Comment en avons-nous connaissance ? Par exemple, grâce à l’opération Destabilize menée par la National Crime Agency britannique. Le communiqué de presse décrit un réseau international de blanchiment géré par des Russes. Ce groupe exploitait une plateforme d’échange, Garantex, qui ne respectait pas les obligations de vigilance pour les transactions en cryptomonnaies, tout en utilisant Dubaï pour les opérations en espèces.
Ce réseau de blanchiment récupérait des espèces auprès des trafiquants, leur offrant en contrepartie des crypto-jetons, notamment en USDT-Tether, avec des frais de seulement 3 %. En comparaison, les frais de transport en Colombie, avant la disparition des billets de 500 euros, variaient entre 10 % et 15 %, représentant une économie de 70 % à 80 %.
Réglementation contre le blanchiment par cryptoactif
Il est raisonnable de penser que l’application des réglementations anti-blanchiment aux fournisseurs de services liés aux cryptomonnaies, dans les pays signataires du Crypto-Asset Reporting Framework, compliquera les opérations des organisations criminelles ; cependant, ces dernières trouveront certainement des moyens de contourner les règles.
L’introduction des cryptomonnaies a fait reculer la lutte contre la criminalité organisée pendant plusieurs années, mais une « coalition des volontaires » se forme, impliquant des pays comme la Suisse, les Bahamas, Malte ou la France.
Une action de façade pour certains États
La lutte est essentielle, mais la prévention semble ne pas suivre le rythme, il est important de souligner que les organisations criminelles ne s’opposent pas aux États, mais collaborent avec eux. Pour mieux comprendre cette dualité, on peut se référer à l’ouvrage : Le nouveau capitalisme criminel de Jean-François Gayraud.
Dans le domaine du trafic de drogue, les États ont joué, et continuent de jouer, un double jeu, cette duplicité est observable depuis la guerre de l’opium au 19ème siècle, orchestrée par les Britanniques contre la Chine. La France a également exploité la drogue comme source de revenus fiscaux et outil militaire en Indochine, où l’argent provenant des trafics a servi à financer des opérations spéciales de l’armée française.
De nos jours, les États-Unis sont également impliqués dans la position de certains pays (Afghanistan, Colombie, Pérou, Mexique…) dans le trafic international de stupéfiants. L’universitaire Alfred W. McCoy a déjà mis en lumière le rôle des États-Unis dans ce contexte dans son livre : La politique de l’héroïne, l’implication de la CIA dans le trafic des drogues, publié en 1972. Le rôle de la CIA a à nouveau été souligné dans les années 90, avec la drogue comme instrument d’ajustement politico-social aux États-Unis.