14 000 euros la dose : Framatome, l’acteur français discret d’un traitement anticancéreux canadien
Le régulateur nucléaire canadien vient d’autoriser une nouvelle installation clé chez l’exploitant Bruce Power, pour produire un isotope utilisé contre le cancer. Derrière cette annonce discrète se cache une technologie conçue par le groupe français Framatome.
Le lutétium-177, une thérapie ciblée contre le cancer
Tout commence par un radioisotope au comportement singulier : le lutétium-177. Une fois injecté dans le corps, couplé à une molécule capable de reconnaître une cellule malade, comme une tumeur de la prostate ou une tumeur neuroendocrine, il se fixe sur sa cible et libère un rayonnement de très courte portée, suffisant pour détruire la cellule cancéreuse sans abîmer les tissus sains alentour. Cette précision a fait le succès de traitements comme le Pluvicto, du laboratoire Novartis, et propulsé la demande mondiale vers des sommets.

Le revers de cette efficacité, c’est sa fragilité. Une seule dose peut dépasser 14 000 euros, et sa demi-vie n’est que de 6,7 jours : l’isotope perd la moitié de son activité en moins d’une semaine. Impossible, donc, de le stocker longtemps ou de l’expédier à l’autre bout du monde. Il doit être produit vite, et le plus près possible des patients, une contrainte qui structure toute la course industrielle engagée autour de cet isotope.
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Framatome, partenaire technologique depuis 2019
Le 20 août 2026, le régulateur nucléaire canadien (CNSC) a autorisé l’exploitant Bruce Power à mettre en service une nouvelle cellule blindée sur son site de l’Ontario. Cette installation permet de réaliser à demeure une étape supplémentaire du traitement de l’isotope, jusqu’ici réalisée ailleurs : moins de transport, moins de délais, plus de sûreté, autant d’atouts précieux face à un produit qui perd de sa valeur chaque jour.
Bruce Power exploite l’une des plus grandes centrales nucléaires au monde, équipée de réacteurs Candu. En 2022, l’exploitant est devenu le premier au monde à produire du lutétium-177 dans un réacteur de puissance commercial, celui qui produit à la fois de l’électricité et des isotopes, grâce à un système d’irradiation baptisé IPS installé dans le réacteur numéro 7. Ce système a été conçu par Isogen, coentreprise détenue par le canadien Kinectrics et par le français Framatome, via sa marque Framatome Healthcare. La production commerciale a démarré fin 2022, une deuxième ligne a été ajoutée en 2024, et l’homologation obtenue le 18 août 2026 doit permettre le lancement des opérations commerciales dès septembre. Ce n’est d’ailleurs pas la première incursion de l’exploitant canadien dans les isotopes médicaux : Bruce Power produit du cobalt-60 depuis 1986, un radioisotope qui sert notamment à stériliser environ 30 % des dispositifs médicaux à usage unique utilisés dans le monde, avant de se lancer, en 2021, dans le cobalt-60 de qualité médicale pour la lutte contre le cancer, un an avant sa percée sur le lutétium-177.
James Scongack, directeur de l’exploitation de Bruce Power, a salué une étape supplémentaire dans une stratégie de long terme : « Cette approbation représente une nouvelle étape transformatrice dans notre démarche pour améliorer des vies grâce à la production d’isotopes médicaux qui combattent le cancer » (propos traduits de l’anglais).
La France rejoue la partition en Roumanie
Le savoir-faire éprouvé au Canada, Framatome le duplique désormais en Europe. Depuis octobre 2025, le groupe s’est associé à l’électricien roumain Nuclearelectrica pour un projet baptisé IRIS, sur la centrale de Cernavoda, au bord du Danube. Le principe est similaire à celui de Bruce Power : équiper un réacteur en service d’une ligne de production intégrée, insérer des cibles d’ytterbium-176 dans le flux neutronique, puis extraire le lutétium-177 obtenu. Une étude de faisabilité conjointe a déjà démontré la capacité de la technologie Framatome à irradier ces cibles dans l’unité 2 de Cernavoda au niveau requis. Les deux partenaires visent désormais une production commerciale en 2028, sous réserve des validations réglementaires.
Cette stratégie répond à une fragilité bien identifiée de la filière : une poignée de réacteurs dans le monde alimente aujourd’hui des millions de malades, et la moindre panne ou le moindre retard logistique peut fragiliser toute la chaîne de soins. Rapprocher la production des patients européens devient ainsi, autant qu’une question médicale, un enjeu de souveraineté sanitaire pour le continent.
| Repère | Donnée |
|---|---|
| Coût indicatif d’une dose de lutétium-177 | plus de 14 000 euros |
| Demi-vie de l’isotope | 6,7 jours |
| Première production mondiale en réacteur de puissance | Bruce Power, 2022 |
| Nouvelle cellule blindée homologuée | 18 août 2026 |
| Lancement visé des opérations commerciales de la cellule | septembre 2026 |
| Partenariat Framatome-Nuclearelectrica (projet IRIS) | depuis octobre 2025 |
| Production commerciale visée à Cernavoda | 2028 |
La compétition, elle, ne faiblit pas : l’allemand ITM, partenaire de longue date de Bruce Power, le néerlandais NRG Pallas, l’européen Curium, appuyé par le réacteur du CEA à Grenoble, ou encore l’américain SHINE Technologies avancent chacun leurs propres projets. Tous visent le même objectif : une production fiable et rapprochée des lieux de soin, alors que chaque année, environ 49 millions d’actes de médecine nucléaire sont réalisés dans le monde, un chiffre porté par le vieillissement des populations et les progrès de la médecine de précision. Reste à savoir si la France saura transformer cette avance technologique, du réacteur ontarien aux rives du Danube, en un véritable leadership industriel d’ici la fin de la décennie.
Sources
- Bruce Power, « Bruce Power receives CNSC approval to operate on-site hot cell facility » (18 août 2026) : communiqué officiel sur l’homologation de la cellule blindée, citation de James Scongack, calendrier de mise en service commerciale.
- Framatome, espace presse, communiqué sur le projet IRIS avec Nuclearelectrica : détails du partenariat en Roumanie, calendrier de production visé pour 2028.