Groenland : l’obsession de Trump pour l’île s’explique par une méprise géographique

L’importance de la taille et de la perception géographique est centrale dans la vision du président américain. Son interprétation déformée du planisphère, qui amplifie la surface de l’hémisphère nord, en constitue une nouvelle illustration.

Trump et l’à-peu-près

Le drapeau du Groenland flotte sur un bâtiment, tandis que la frégate danoise HDMS Vaedderen patrouille en arrière-plan, à Nuuk au Groenland, le 18 janvier 2026.

Après un premier mandat et une année écoulée de son second, Donald Trump ne se préoccupe guère des approximations. Actuellement engagé dans un projet controversé d’acquisition du Groenland, qui suscite de vives réactions tant à l’international que dans son propre pays et au sein de son parti, pourrait-il avoir succombé à cette idée simplement en scrutant une carte ?

Effectivement, si l’on se base sur des déclarations qu’il a faites à deux journalistes américains, Peter Baker (The New York Times) et Susan Glasser (The New Yorker), en 2021, comme l’a rappelé Newsweek dans un article de l’année précédente.

« Prenez une carte. Je suis promoteur immobilier. Je regarde un coin de rue et je me dis : “il me faut absolument ce magasin pour l’immeuble que je suis en train de construire”. Ce n’est pas si différent », déclarait d’abord Donald Trump avant de développer sa conception expansionniste concernant l’hémisphère nord : « j’adore les cartes. Et j’ai toujours dit : “regardez la taille de ça (le Groenland, NDLR) ! C’est immense ! Ça devrait faire partie des États-Unis !” ».

Trump war room

Dans un article publié par CNN le mardi 20 janvier, il est également mentionné que dès le milieu de son premier mandat (2019), Donald Trump était obsédé par la grandeur du Groenland, selon les témoignages de ses conseillers.

Cependant, le président se méprend en s’appuyant sur la projection Mercator, utilisée sur la majorité des cartes mondiales et des planisphères – y compris Google Maps – qui exagère la taille des pays de l’hémisphère nord. Le Groenland, en particulier, subit l’effet de zoom le plus marqué, lui donnant l’apparence d’un territoire comparable à celui de l’Afrique, bien que sa superficie soit de seulement 2,166 millions de km², contre 30,37 millions de km² pour le continent africain.

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Une carte créée pour la navigation maritime

Un rappel historique s’impose au sujet de celui qui a conçu cette mise à l’échelle qui peut sembler absurde. Gerardus Mercator, géographe, cartographe, philosophe et théologien, est né en Flandres en 1512. Sa carte du monde, présentée en 1569, a été conçue pour la navigation maritime et est devenue une référence.

Sa « projection » (représentation plane de la sphère terrestre) préserve les formes et angles des différents continents, permettant ainsi aux navigateurs de tracer leurs itinéraires en ligne droite à travers les océans. Toutefois, cela entraîne des distorsions d’échelle. Étant centrée sur l’Europe, elle étire les zones proches des pôles tout en compressant les régions équatoriales, faisant apparaître des territoires comme l’Europe et l’Amérique du Nord beaucoup plus vastes qu’ils ne le sont en réalité. Ainsi, 100 km² en Norvège semblent quatre fois plus grands que la même superficie au Kenya.

L’exemple de l’inversion entre le Mexique et le Groenland en projection Mercator illustre parfaitement ce phénomène, comme on peut le voir sur l’animation ci-dessous. C’est d’autant plus ironique compte tenu de l’aversion de Donald Trump pour son voisin d’Amérique centrale.

Pour résumer, plus on s’éloigne de l’équateur, plus le facteur d’étirement augmente de manière exponentielle, ce qui donne au Groenland sa forme singulière.

La projection Mercator continue donc d’influencer la perception géopolitique en revalorisant symboliquement les pays de l’hémisphère nord, rendant certains territoires plus « désirables » parce qu’ils paraissent gigantesques sur le planisphère, résumait la RTBF dans un article d’analyse cette semaine. Ce biais cartographique est aisément exploité par Donald Trump, qui prend en compte l’aspect visuel d’un immense territoire qui pourrait s’ajouter aux États-Unis.

La projection Gall-Peters

Ignorant peut-être leur existence, le président américain néglige les alternatives à la projection Mercator, développées tout au long du XXe siècle. Telles que celles de Winkel Tripel en 1921 et d’Arthur Robinson en 1963, qui ont atténué les distorsions tout en sacrifiant la précision. La projection Gall-Peters, conçue dans les années 1970, a rétabli les proportions, tout en déformant les formes, comme on peut le voir ci-dessous.

Pour tenter d’atteindre un juste équilibre, les cartographes Tom Patterson, Bojan Savric et Bernhard Jenny ont lancé en 2018 la projection Equal Earth (Terre égale). Dans cette représentation, l’Afrique, ainsi que l’Amérique latine, l’Asie du Sud et l’Océanie, apparaissent de manière beaucoup plus vaste qu’avec la projection de Mercator.

En avril dernier, le collectif panafricain Speak up Africa a également initié la campagne « Correct the Map » (Corrige la carte) en collaboration avec le groupe Africa No Filter, afin que l’Afrique soit montrée à sa juste taille sur les cartes utilisées dans les écoles, les médias et les organisations internationales.

Cependant, toutes ces représentations de la planète s’accordent sur un principe, celui de Gauss, formulé en 1813 : il est mathématiquement impossible de représenter la Terre sans aucune distorsion.