Trois fois plus vite : pourquoi l’Europe distance les pays exportateurs de pétrole, selon DNV
Trois fois plus vite : c’est l’écart constaté par DNV (fondation indépendante norvégienne) entre la vitesse de verdissement des pays importateurs d’énergie, Europe en tête, et celle des pays exportateurs de pétrole et de gaz. Le dixième rapport annuel de la société de classification norvégienne, publié le 7 octobre à Singapour, dresse le portrait d’une transition énergétique qui change de géographie sans changer de cap.
La fracture entre importateurs et exportateurs se creuse
Chaque année depuis dix ans, DNV publie son Energy Transition Outlook, une prévision indépendante de l’évolution du système énergétique mondial jusqu’en 2060, construite avec plus de 150 experts internes et externes et suivie par plus de 60 000 lecteurs. L’édition 2026 part d’un constat chiffré : la part des énergies non fossiles dans le mix énergétique primaire des régions importatrices a progressé de 2,2 points de pourcentage au cours des cinq dernières années, contre seulement 0,7 point dans les régions exportatrices. Autrement dit, la Chine, l’Inde et l’Europe ont collectivement basculé vers les énergies non fossiles plus de trois fois plus vite que le Moyen-Orient, l’Amérique du Nord et la Russie.
Pour DNV, ce décrochage s’explique largement par les perturbations subies par le détroit d’Ormuz, qui renforcent la détermination des gouvernements importateurs à réduire leur dépendance au pétrole et au gaz étrangers. À l’inverse, les pays exportateurs situés hors Moyen-Orient ont choisi d’augmenter leur propre production pour compenser les approvisionnements perturbés, au prix d’un ralentissement de leur propre trajectoire de décarbonation.
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Le pétrole du Moyen-Orient recule, mais le maritime traîne
Conséquence directe de cette fracture : DNV revoit à la baisse le poids futur du Moyen-Orient dans la production pétrolière mondiale, désormais estimé à environ 40% en 2050, contre 50% dans l’édition précédente du rapport. Une analyse de sensibilité, menée spécifiquement pour cette édition, évalue aussi ce qui se passerait si le conflit au Moyen-Orient se prolongeait jusqu’en 2030 avec des prix du pétrole et du gaz durablement élevés : la demande mondiale chuterait de 4 à 6% pendant cette période, puis resterait durablement entre 2 et 5% sous la prévision centrale de DNV, signe d’une destruction définitive d’une partie de la demande fossile, les consommateurs et les gouvernements accélérant alors leur bascule vers d’autres sources d’énergie.

Le secteur maritime, grand consommateur de produits pétroliers, n’est pas en reste dans cette recomposition, mais il affiche un profil particulier. Selon Mer et Marine, qui a pu consulter les parties du rapport consacrées au transport maritime, la décarbonation du secteur accuserait un retard de deux à trois ans sur la trajectoire que DNV avait elle-même tracée les années précédentes, même si les flux d’énergie que transportent les navires s’annoncent profondément recomposés dans les prochaines décennies. « La transition est désormais plus étroitement liée aux intérêts nationaux », résume Knut Ørbeck-Nilsen, patron de la division maritime de DNV, cité par le site spécialisé.
Nucléaire, intelligence artificielle et data centers : les nouveaux repères
Le rapport documente aussi un écart technologique croissant. Portées par la baisse continue de leurs coûts, le solaire photovoltaïque, l’éolien terrestre et les batteries progressent plus vite que prévu : la capacité de stockage par batteries installée dans le monde a été multipliée par 14 en cinq ans. À l’inverse, les technologies encore coûteuses et dépendantes d’un soutien public perdent du terrain dans les prévisions à long terme de DNV : l’hydrogène recule de 29% par rapport à l’édition précédente du rapport, et le captage et stockage de carbone (CSC) de 15%.
Le nucléaire fait figure d’exception parmi les technologies coûteuses : DNV prévoit que la capacité installée dans le monde croîtra de 30% dans la décennie à venir, puis de 170% à l’horizon 2060, malgré des coûts élevés et des risques persistants sur les chaînes d’approvisionnement. L’électrification générale, elle, s’annonce deux fois plus rapide dans les vingt prochaines années qu’elle ne l’a été dans les vingt précédentes, portée par le solaire, l’éolien et désormais le stockage par batteries. L’intelligence artificielle y ajoute une pression nouvelle : la consommation électrique mondiale des centres de données devrait presque tripler, passant d’environ 400 TWh en 2025 à 1 100 TWh en 2030, l’IA dépassant les usages informatiques classiques dès 2031. Cette croissance restera cependant d’abord concentrée en Amérique du Nord, où les data centers devraient absorber près d’un tiers de la hausse de la production électrique prévue d’ici 2030, loin devant la Chine où cette pression reste, pour l’instant, secondaire.
« La sécurité énergétique redessine la carte de la transition énergétique », a déclaré Ditlev Engel, directeur général de la division Energy Systems de DNV (propos traduits). « Les régions importatrices accélèrent l’électrification, les renouvelables et le stockage pour réduire leur exposition aux marchés fossiles les plus instables. Les exportateurs, de leur côté, répondent aux pénuries actuelles en augmentant leurs investissements et leur production. Il en résulte un écart croissant dans la vitesse et la direction de la transition. »
| Donnée (Energy Transition Outlook 2026) | Valeur |
|---|---|
| Progression des non-fossiles, régions importatrices (5 ans) | +2,2 points |
| Progression des non-fossiles, régions exportatrices (5 ans) | +0,7 point |
| Part du Moyen-Orient dans la production pétrolière en 2050 | ≈ 40% (contre 50% prévus l’an dernier) |
| Capacité batteries installée, évolution sur 5 ans | x14 |
| Capacité nucléaire installée en 2060 | +170% |
| Consommation électrique des data centers, 2025 → 2030 | ≈ 400 TWh → 1 100 TWh |
| Trajectoire climatique actuelle | 2,3°C de réchauffement |
Malgré l’accélération de l’électrification et le déploiement des renouvelables, DNV est sans ambiguïté sur un point : les ambitions de l’Accord de Paris restent hors de portée. Les émissions liées à l’énergie devraient certes reculer de 44% d’ici le milieu du siècle, mais cette trajectoire place le monde sur la voie d’un réchauffement de 2,3°C, bien au-delà des objectifs internationaux.
La neutralité carbone n’est pas attendue avant les années 2090, et ce calendrier reste lui-même incertain : il repose en partie sur des technologies comme la captation directe dans l’air, qui n’ont pas encore été déployées à grande échelle. Reste à voir si l’édition 2027 du rapport, dans un an, confirmera ce décrochage entre importateurs et exportateurs, ou si l’issue du conflit autour du détroit d’Ormuz viendra, d’ici là, redessiner une nouvelle fois la carte de la transition.
Sources
- DNV, communiqué officiel, 7/10/2026 : présentation complète de l’Energy Transition Outlook 2026, chiffres clés et citations de Ditlev Engel et Sverre Alvik.
- Mer et Marine, 13/10/2026 : angle spécifiquement maritime du rapport et citation de Knut Ørbeck-Nilsen sur le retard de décarbonation du secteur.