Doctolib sanctionné : 4,6 millions d’euros d’amende pour abus de position dominante

L’Autorité de la concurrence inflige une amende à Doctolib pour abus de position dominante sur le marché des services de santé.

Le 6 novembre 2025, l’Autorité de la concurrence a décidé d’imposer à Doctolib une amende de 4,665 millions d’euros en raison de ses pratiques anticoncurrentielles sur deux segments de marché : les services de prise de rendez-vous en ligne (plateforme « Doctolib patient ») et les solutions de téléconsultation (service « Doctolib Téléconsultation »).

Une acquisition jugée nuisible

Cette affaire repose sur deux chefs d’accusation. Le premier concerne l’obligation imposée aux professionnels de santé d’accepter des clauses d’exclusivité pour pouvoir utiliser Doctolib, ainsi que l’exigence d’être abonné à la prise de rendez-vous pour accéder au service de téléconsultation. Le second grief porte sur l’achat de MonDocteur en juillet 2018, qui représentait le principal concurrent de Doctolib sur le marché français.

Concernant ce second point, l’Autorité a infligé une amende symbolique de 50 000 euros. Bien que ce montant semble dérisoire comparé aux 4,615 millions d’euros sanctionnant les comportements anticoncurrentiels, il prend tout son sens dans le cadre juridique particulier de cette infraction.

amende doctolib

Avant l’arrêt Towercast de la Cour de justice de l’Union européenne en mars 2023, les autorités de la concurrence n’avaient pas la possibilité de sanctionner une concentration en dessous des seuils requis pour notification au niveau national ou européen. Cela signifiait qu’une entreprise pouvait acquérir un concurrent sans que l’opération soit soumise à un contrôle préalable si elle ne dépassait pas ces seuils, comme c’était le cas pour Doctolib et MonDocteur.

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Une amende symbolique due à l’incertitude juridique

L’arrêt Towercast a entraîné une révision de l’interprétation du droit de la concurrence, les juges ont établi que même si une entreprise n’avait pas l’obligation de notifier une acquisition, les autorités peuvent désormais infliger des sanctions a posteriori si cette acquisition a pour effet de supprimer un concurrent ou de cloisonner le marché. Néanmoins, comme cette opération a eu lieu en 2018, avant cette décision, l’Autorité a estimé qu’il existait une incertitude juridique à l’époque. Effectivement, Doctolib ne pouvait raisonnablement pas anticiper que son rachat serait sujet à sanction.

Ainsi, cette sanction a davantage une valeur symbolique qu’une portée financière. D’autant que l’entreprise a bénéficié d’un avantage bien plus significatif suite à l’acquisition de son concurrent. Cependant, de manière générale, cette décision sert de mise en garde aux entreprises dominantes qui pourraient être tentées de faire disparaître des acteurs du marché par le biais d’acquisitions.

Doctolib détient 50% du marché

Selon l’Autorité, Doctolib est en position dominante sur le marché français des services de prise de rendez-vous depuis au moins 2017, avec des parts de marché dépassant les 50% et atteignant jusqu’à 90% certaines années. Concernant le secteur des solutions de téléconsultation, l’entreprise aurait maintenu des parts de marché supérieures à 40% depuis sa pénétration sur ce segment en 2019. Les barrières à l’entrée et l’absence de puissance d’achat des entreprises concurrentes suffisent à établir une position dominante, d’après l’Autorité.

De plus, la crise sanitaire causée par la pandémie de Covid-19 a accéléré l’utilisation des plateformes de santé. La campagne de vaccination a notamment été confiée à certaines d’entre elles, dont Doctolib, à la demande de l’État. De ce fait, l’entreprise s’est affirmée comme un acteur clé d’un secteur en forte expansion, soulevant des interrogations sur son emprise sur le marché.

Il est fréquent que des sociétés opérant également dans le domaine de la prise de rendez-vous en ligne ou de la téléconsultation critiquent la domination excessive de l’entreprise. Suite à une plainte de Cegedim Santé, qui évolue sur le même marché, l’enquête a été ouverte. Plusieurs reproches ont été formulés, notamment l’insertion de clauses d’exclusivité dans les contrats, empêchant les professionnels de santé d’accéder à d’autres plateformes concurrentes, ainsi que la vente liée des services Doctolib Patient et Doctolib Téléconsultation.

Stratégie de verrouillage du marché

Suite à cette plainte, l’Autorité de la concurrence a mené en 2021 une opération de visite et saisie dans les locaux de Doctolib. L’enquête a révélé, à partir des documents examinés, que l’entreprise poursuivait une stratégie visant à verrouiller le marché, avec l’ambition de devenir une interface incontournable et stratégique entre médecins et patients, afin de les lier l’un à l’autre.

Doctolib a fait savoir qu’elle envisageait de faire appel. Cet appel n’a pas d’effet suspensif automatique, ce qui implique que l’amende demeure exigible malgré le recours. « Cette décision présente une lecture erronée de notre activité, et de notre secteur », a dénoncé l’entreprise dans un communiqué.

Consolidation ou acquisition nuisible ?

Il est important de rappeler, lors de cette condamnation, que les relations entre l’État et Doctolib sont complexes. Pendant la crise sanitaire, le gouvernement s’est appuyé sur les services proposés par l’entreprise, en l’absence d’une infrastructure publique équivalente. À cette époque, l’État ne disposait d’aucune plateforme de prise de rendez-vous médicaux, ni d’un dossier médical largement adopté, malgré de nombreuses tentatives.

En comblant ce manque, Doctolib s’est imposé comme un acteur majeur de l’accès aux soins, au point de devenir un outil quasi-public par essence, sans en avoir le statut officiel ni les obligations qui en découlent.