Cette goélette polynésienne hisse la première voile aspirante du monde sur un cargo polyvalent
Entre Tahiti et les Australes, un cargo polyvalent flambant neuf embarque une technologie inédite : une voile à aspiration de 22 mètres censée réduire sa consommation de carburant d’environ 10 %. Une première mondiale pour ce type de navire, conçu pour ravitailler des îles françaises isolées du Pacifique Sud.
Le Na Hiro E Pae, une « goélette » moderne pour les Australes
Le 4 août 2026, au chantier naval espagnol Astilleros Armon Vigo, l’entreprise bound4blue a achevé l’installation d’une eSAIL de 22 mètres de haut sur le pont du Na Hiro E Pae, un cargo polyvalent tout juste sorti de chantier, avant sa livraison à son armateur. Le navire dessert désormais Tahiti et l’archipel isolé des Australes, en Polynésie française, transportant à la fois passagers, denrées alimentaires et fret général.
En Polynésie française, ces cargos polyvalents portent un nom hérité du passé : on les appelle des « goélettes », en souvenir des voiliers qui ravitaillaient autrefois les îles reculées du Pacifique Sud. Le Na Hiro E Pae renoue ainsi, sous une forme entièrement nouvelle, avec cette tradition de navigation à la voile sur la même route.

Le navire est exploité par la Société de Navigation des Australes (SNA Tuha’a Pae Shipping Company), qui assure cette liaison depuis plusieurs années et a choisi de miser sur la propulsion vélique pour son nouveau bâtiment. Il peut transporter jusqu’à 200 passagers et 1 500 tonnes de marchandises, une capacité essentielle pour ces communautés insulaires isolées, qui dépendent de ce type de navire pour leur ravitaillement en nourriture, en matériel et pour les déplacements des habitants, étudiants et familles. Le projet a bénéficié d’un soutien du gouvernement de la Polynésie française via son dispositif d’Appel à Manifestation d’Intérêt, qui a salué sa contribution au renouvellement de la flotte, à la connectivité régionale et à la performance environnementale.
Lire en complément: 33 jours pour Singapour : Le Havre inaugure sa première ligne directe vers l’Asie du Sud-Est
eSAIL, la voile qui n’a plus rien d’une toile classique
Oubliez l’image de la grand-voile qui claque au vent : la technologie eSAIL de bound4blue, entreprise espagnole basée à Barcelone et fondée en 2014, n’a plus grand-chose à voir avec la marine à voile traditionnelle. Il s’agit d’une aile verticale creuse fixée sur le pont, à l’intérieur de laquelle un ventilateur aspire l’air en continu à travers de petites perforations. Ce principe d’aspiration plaque le flux d’air contre la paroi courbe de la voile et l’empêche de décrocher, un phénomène similaire à celui qui fait perdre sa portance à une aile d’avion en cas d’incidence trop forte. Résultat : selon bound4blue, une seule eSAIL produit jusqu’à sept fois la force propulsive d’une voile rigide classique de même taille, dans un encombrement de pont compatible avec les opérations de chargement et de déchargement d’un cargo polyvalent.
Pour José Miguel Bermúdez, directeur général et cofondateur de bound4blue, cette installation constitue une étape importante pour la filière : « Les navires polyvalents ont toujours été considérés comme un segment difficile pour la propulsion vélique, en raison de la flexibilité d’exploitation requise et des contraintes d’intégration associées. Ce projet démontre comment les fournisseurs de systèmes, les architectes navals, les armateurs et les autres parties prenantes peuvent résoudre ces difficultés en collaborant étroitement pour faire avancer les choses » (propos traduits), a-t-il expliqué dans un communiqué de l’entreprise. « Nous espérons que le Na Hiro E Pae ouvrira la voie à d’autres compagnies maritimes ambitieuses, désireuses de tirer parti d’avantages durables », a-t-il ajouté.
Côté armateur, Boris Piel, directeur technique de la SNA Tuha’a Pae Shipping Company, insiste sur la finalité pratique du projet : « La finalisation de cette installation nous rapproche d’une nouvelle génération de navire au service des habitants des îles Australes. La durabilité a été un objectif central tout au long de la conception, et l’eSAIL s’inscrit dans un ensemble plus large de technologies qui nous aideront à réduire notre consommation d’énergie et notre impact environnemental, tout en maintenant les services de transport fiables dont nos communautés dépendent » (propos traduits), a-t-il précisé.
| Caractéristique | Donnée |
|---|---|
| Hauteur de l’eSAIL | 22 mètres |
| Économie de carburant visée | Environ 10 % |
| Poussée par rapport à une voile rigide classique | Jusqu’à 7 fois supérieure |
| Capacité passagers | 200 |
| Capacité fret | 1 500 tonnes |
| Route desservie | Tahiti, Polynésie française, Australes |
| eSAIL déployées par bound4blue (total) | Plus de 50, sur 12 navires (6 supplémentaires en commande) |
Un cargo pensé pour polluer le moins possible
L’eSAIL n’est que la partie la plus visible d’un navire pensé pour limiter son empreinte environnementale. Le Na Hiro E Pae embarque des moteurs conçus pour fonctionner au biocarburant ou à l’e-carburant dès que ces alternatives seront disponibles localement, une propulsion électrique par nacelles orientables (POD) qui améliore le rendement et la manœuvrabilité, un système de gestion des déchets, ainsi qu’une autonomie en eau douce grâce à une production d’eau embarquée.
Cette approche s’inscrit dans un mouvement plus large : le transport maritime représente environ 3 % des émissions mondiales de CO2, et l’Organisation maritime internationale vise le zéro émission nette d’ici 2050. Face à cet objectif, la propulsion vélique revient en force sous des formes variées : rotors Flettner, ailes rigides géantes ou cerfs-volants de traction. La France n’est pas en reste sur ce terrain, avec des acteurs comme Airseas (filiale d’Airbus) ou les voiliers-cargos bretons de Grain de Sail.
Pour bound4blue, cette installation s’ajoute à un portefeuille déjà fourni : l’entreprise a désormais déployé des eSAIL sur douze navires, avec six unités supplémentaires en commande, soit plus de cinquante voiles au total, pour des clients tels qu’Eastern Pacific Shipping, Maersk Tankers, Odfjell, Klaveness Combination Carriers, BW Epic Kosan ou Louis Dreyfus Company. Aucune de ces technologies ne prétend remplacer entièrement le moteur : elles viennent l’assister, grappillant quelques pourcents de carburant à chaque traversée, un gain qui, multiplié par des milliers de navires et des millions de milles parcourus, finit par peser. Reste à voir, dans les prochains mois d’exploitation entre Tahiti et les Australes, si l’expérience polynésienne tient ses promesses et incite d’autres armateurs de cargos polyvalents à franchir le pas.
Sources
- bound4blue, « bound4blue completes eSAIL® installation on groundbreaking South Pacific multipurpose vessel » (4 août 2026). Communiqué officiel de l’installation, caractéristiques du navire et citations de José Miguel Bermúdez et Boris Piel.
- Ocean News & Technology, « bound4blue Installs eSAIL® On World’s First Wind-Propelled Multipurpose Vessel » (5 août 2026). Détails techniques sur la voile à aspiration et le mix de technologies vertes du navire.