EDF injecte 350 millions € à Belfort : un retour controversé vers l’autonomie nucléaire française en 2026

Le retour d’Arabelle marque un tournant décisif pour la souveraineté énergétique française et l’avenir du nucléaire.

Perte d’autonomie

Au cours de près d’une décennie, la turbine Arabelle a incarné un choix industriel jugé « contestable ». En 2015, lorsque la division énergie d’Alstom est transférée à General Electric, la France abandonne le contrôle d’un savoir-faire crucial pour ses centrales nucléaires.

À cette époque, de nombreux responsables politiques pensaient que le géant américain garantissait suffisamment de sérieux pour que la France se sépare de cette unité hautement stratégique. En effet, Arabelle ne représente pas un simple équipement : c’est le mécanisme essentiel à la production d’électricité. En d’autres termes, un élément de la souveraineté nationale vendu, pensait-on, à un partenaire de confiance… Une erreur de jugement.

Pendant ces dix années, la majorité des activités liées à la fabrication des turbines a été transférée aux États-Unis, sans aucune contrepartie (le vieux principe du libéralisme à sens unique), entraînant une perte d’autonomie pour la France.

Cependant, il est toujours possible de corriger une erreur par une action positive (au moins en partie) et en 2024, EDF a rectifié son erreur en rachetant Arabelle Solutions. Ce faisant, la France a récupéré une technologie essentielle au moment où elle relance massivement son programme nucléaire avec les nouveaux EPR2.

Comme nous allons le constater, cette reprise s’accompagne d’investissements et de contrats visant également à revitaliser l’industrie française.

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EDF prévoit d’investir 350 millions d’euros via Arabelle Solutions à Belfort

Dans une centrale nucléaire, tout débute dans le coeur du réacteur. Jusqu’à présent, en France, cette tâche incombe plutôt à Framatome. Toutefois, il est crucial de transformer la chaleur générée par le réacteur en électricité, ce qui nécessite l’intervention des célèbres turbines.

Les turbines Arabelle sont justement reconnues comme parmi les plus puissantes au monde, capables de convertir une grande quantité d’énergie thermique en électricité de manière continue pendant plusieurs décennies, tout en garantissant un niveau de fiabilité exceptionnel.

Récupérer Arabelle, c’est donc reprendre la maîtrise du dernier maillon de la chaîne énergétique.

Dans un secteur où chaque dépendance peut se transformer en une vulnérabilité, ce n’est pas un détail à négliger !

350 millions d’euros pour transformer Belfort

EDF n’a pas seulement acquis ce trésor industriel français. L’entreprise a également décidé d’investir rapidement et massivement pour le remettre en valeur.

Ainsi, 350 millions d’euros seront injectés dans le site de Belfort d’ici 2029.

Ce lieu, historiquement associé à Alstom, va connaître une transformation significative. L’objectif n’est pas simplement de moderniser les installations existantes, mais de réorganiser complètement les capacités industrielles.

Concrètement, cela implique :

  • 20 000 m² de nouvelles infrastructures, dont la moitié sera dédiée à la production
  • une augmentation progressive de la cadence pour répondre aux futures demandes
  • une adaptation aux exigences des nouvelles générations de réacteurs

Le but de cet investissement est de doubler la capacité de production.

À terme, Belfort devra être en mesure de produire au moins deux turbines complètes par an, tout en restant suffisamment flexible pour gérer des commandes supplémentaires, avec un carnet qui pourrait rapidement se remplir !

EPR2 : le moteur de la dynamique industrielle

Derrière le rachat d’Arabelle et l’investissement substantiel à Belfort se trouve un programme structurant : EPR2. Celui-ci donne le rythme. Initié dans le cadre du plan de relance nucléaire annoncé en 2022, ce programme a pour objectif de construire au moins six nouveaux réacteurs en France (à Penly, Gravelines et Bugey), avec une ambition qui pourrait s’étendre jusqu’à quatorze unités d’ici 2050. L’objectif est clair : garantir une électricité décarbonée et contrôlable tout en reconstruisant une filière industrielle robuste.

Avec un budget estimé à 72,8 milliards d’euros pour les six premiers réacteurs, l’enjeu est colossal. Cependant, cette fois, l’État et EDF souhaitent éviter les erreurs du passé : standardisation des modèles, effets de série, meilleure coordination industrielle. Le calendrier prévoit une mise en service progressive à partir de la fin des années 2030, avec une décision finale d’investissement attendue aux alentours de 2026. Dans ce schéma, Arabelle ne se limite pas à être un simple fournisseur : elle constitue un élément essentiel du programme, car chaque EPR2 nécessitera des turbines de très haute puissance. En d’autres termes, sans une augmentation de capacité à Belfort, le programme EPR2 ne peut tout simplement pas atteindre ses objectifs.

Un carnet de commandes à l’exportation qui se remplit

Au-delà des EPR2, il existe aussi un enjeu de balance commerciale pour notre pays. Début 2026, la Pologne a sélectionné Arabelle Solutions pour équiper sa toute première centrale nucléaire à Lubiatowo, représentant un projet majeur pour son indépendance énergétique. Trois turbines de 1 200 MW chacune seront fabriquées à Belfort pour des réacteurs AP1000 américains, avec une mise en service prévue à partir de 2033.

Arabelle solutions en Roumanie

À la clé, tout le bloc conventionnel sera conçu et intégré en France, en collaboration avec Westinghouse. Bien que le montant exact n’ait pas été officialisé, les estimations situent le contrat entre 1 et 1,5 milliard d’euros, faisant de cette collaboration l’un des succès récents les plus marquants de l’industrie nucléaire française à l’exportation.

Ce succès en Pologne témoigne de la volonté d’EDF de ne pas s’arrêter là et de faire de Belfort un centre névralgique mondial des turbines nucléaires.

Un impact concret sur l’emploi et le territoire

Dans la région de Belfort-Montbéliard, l’impact du site industriel sur l’emploi est immédiat et tangible. EDF a annoncé la création de 300 à 500 postes directs, un volume significatif pour un bassin déjà fortement marqué par l’industrie énergétique.

Mais l’effet économique dépasse largement ces seuls emplois. Chaque turbine produite mobilise en réalité un écosystème industriel étendu, impliquant des pièces fabriquées localement, un réseau de sous-traitants spécialisés et des savoir-faire techniques rares qu’il est crucial de préserver.

La montée en puissance du site devrait ainsi entraîner une dynamique plus large, en activant toute une chaîne de valeur industrielle, allant de la métallurgie à la mécanique de précision, en passant par la maintenance industrielle et la logistique. À terme, ce sont plusieurs centaines, voire milliers d’emplois indirects qui pourraient être concernés à l’échelle régionale.

C’est également un enjeu de compétences. La formation de techniciens capables de travailler sur ce type d’équipement nécessite du temps. Ainsi, EDF s’inscrit dans une démarche de long terme, cherchant à structurer durablement les savoir-faire.

Une filière nucléaire en pleine réorganisation

Le retour d’Arabelle dans le giron français s’inscrit dans un mouvement plus large.

Pendant plusieurs décennies, la filière nucléaire a connu une fragmentation. Certaines compétences ont été perdues, d’autres externalisées. Ce phénomène a entraîné une dépendance accrue à des acteurs étrangers, y compris pour des technologies essentielles.

Aujourd’hui, cette tendance s’inverse.

EDF s’efforce de reconstituer une filière intégrée, capable de maîtriser :

  • la conception des réacteurs
  • la fabrication des composants
  • l’exploitation et la maintenance

Dans ce contexte, Arabelle s’affirme comme une pièce maîtresse de l’ensemble.