Pénurie de tungstène en France : 100 000 tonnes inexploitées alors que la demande atteint 50 ans de consommation.

La problématique du tungstène illustre les enjeux économiques et géopolitiques pressants auxquels l’Europe fait face aujourd’hui.

La montée des prix du tungstène met en lumière une menace de pénurie pour la France et l’Europe

Le secteur du tungstène vient de franchir un cap critique. En janvier, les coûts de l’APT (ammonium paratungstate), un élément essentiel dans la production du métal, ont atteint des sommets historiques : entre 1 125 et 1 150 dollars par unité métrique de tungstène (Metric Ton Unit, ou MTU) en Chine, soit environ 1 040 à 1 060 €, et près de 1 015 € à Rotterdam.

Cette augmentation ne résulte pas simplement d’une bulle économique. Le marché subit une forte pression. L’offre se réduit, les réserves s’amenuisent, tandis que la demande industrielle reste soutenue.

Le tungstène se distingue des autres métaux par des propriétés physiques exceptionnelles. Il possède le point de fusion le plus élevé de tous les métaux, une dureté très importante et une résistance remarquable aux températures extrêmes. Sous forme de carbure de tungstène, il devient un matériau industriel essentiel.

On le retrouve dans de nombreuses applications critiques, notamment les outils de coupe utilisés dans l’usinage industriel, les pièces mécaniques soumises à une forte usure, les composants aéronautiques et certaines turbines, mais aussi dans des systèmes électroniques avancés et des équipements militaires.

En raison de ces usages très spécialisés, une hausse du prix du tungstène se répercute rapidement sur de nombreux secteurs industriels, en particulier la mécanique de précision, l’aéronautique, l’énergie et la défense.

Une chaîne d’approvisionnement sous pression technique et industrielle

La situation actuelle découle d’une multitude de facteurs.

D’une part, la production minière se complique. En Chine, on observe notamment :

  • des quotas d’extraction de plus en plus stricts
  • une hausse des coûts environnementaux
  • une dégradation de la qualité des minerais
  • des ralentissements dans les flux logistiques

Tout cela conduit à une disponibilité limitée de matière sur le marché.

D’autre part, la demande industrielle se réveille. Les transformateurs, retrouvant des marges, peuvent répercuter l’augmentation des prix aux utilisateurs finaux.

Les producteurs d’outils, de carbures ou de composants industriels ont déjà commencé à revoir leurs tarifs à la hausse. Certaines industries explorent des alternatives, souvent sans succès.

Le problème réside dans le fait que le marché du tungstène est très spécifique. Contrairement au cuivre ou à l’aluminium, il n’existe pas de cotation boursière standard. Les prix se négocient directement entre les acteurs, ce qui signifie qu’en cas de déséquilibre, les prix peuvent s’envoler très rapidement.

La Chine, acteur clé du marché mondial

La pression sur le marché s’explique également par des facteurs géopolitiques majeurs : la domination de la Chine.

Quelques chiffres illustrent cette réalité :

Indicateur Chine
Production mondiale en 2023 78,8 %
Part des réserves mondiales 52,2 %

Cette suprématie ne se limite pas à l’extraction. La Chine contrôle également une grande partie du raffinage à l’échelle mondiale, ce qui en fait un véritable goulot d’étranglement industriel.

Même lorsque le minerai provient d’autres pays, il est souvent transformé en Chine, pour comparaison :

Pays Part de la production mondiale Part des réserves mondiales
Chine 78,8 % 52,2 %
Vietnam 9,4 % 1,7 %
Russie 2,1 % 9,1 %
Corée du Nord 1,9 % 0,7 %
Australie 0,5 % 12,9 %

En 2025, Pékin a franchi une étape supplémentaire en renforçant ses contrôles à l’exportation :

  • obligation d’autorisations pour exporter
  • sélection d’une quinzaine d’entreprises autorisées
  • chute d’environ 40 % des exportations en un an

Ces mesures ont eu un impact immédiat sur les prix hors de Chine, notamment en Europe.

Lire en complément: Des millions échangés sur le pétrole avant l’annonce de Trump sur l’Iran : manipulation ou simple coïncidence ?

Une dépendance européenne de plus en plus alarmante

Pour l’Europe, et particulièrement pour la France, cette situation constitue un électrochoc.

Le tungstène est classé parmi les métaux critiques en raison de son importance industrielle et de la fragilité de son approvisionnement. Le niveau de dépendance est particulièrement élevé, en France comme dans l’ensemble de l’Europe.

La France n’exploite plus de tungstène depuis la fermeture de la mine de Salau en 1986. Aujourd’hui, il n’existe plus de production minière nationale et l’approvisionnement repose presque entièrement sur les importations et sur le recyclage. La production issue du recyclage représente environ 360 tonnes par an, alors que la consommation annuelle française est estimée autour de 2 000 tonnes. Le solde est donc largement déficitaire et dépend de fournisseurs étrangers.

mine Salau Ariège

Cette dépendance est d’autant plus stratégique que la France dispose en aval d’une chaîne industrielle bien développée autour du tungstène. Le pays produit des poudres métalliques, des alliages spéciaux, des carbures utilisés dans l’outillage industriel, des produits de soudure et dispose également d’une filière de recyclage de déchets métalliques contenant du tungstène.

Autrement dit, la France transforme, utilise et recycle le tungstène, mais n’en produit plus sur son territoire, ce qui crée une vulnérabilité structurelle en cas de tensions sur l’approvisionnement mondial.

D’autant que les alternatives techniques restent très limitées. Dans de nombreuses applications industrielles, remplacer le tungstène implique soit une baisse des performances, notamment en matière de résistance à l’usure et à la chaleur, soit une augmentation des coûts, soit des compromis techniques qui peuvent pénaliser la compétitivité industrielle.

Une dépendance d’autant plus paradoxale que la France possède ses propres réserves

La France dépend énormément des importations, alors qu’elle possède des réserves estimées à environ 100 000 tonnes de tungstène (soit 50 ans de consommation domestique au rythme actuel) réparties sur 22 sites connus sur son territoire. Ces gisements, comme celui de Salau en Ariège, ont été fermés en 1986 suite à l’effondrement des prix mondiaux.

Quarante ans plus tard, la situation a complètement changé : les prix flambent, les tensions géopolitiques se durcissent… et pourtant aucune de ces ressources n’est exploitée. Entre contraintes réglementaires, oppositions locales et absence d’une stratégie industrielle claire, la relance minière est bloquée.

Parallèlement, l’Europe vise un approvisionnement de 30 à 35 % par le biais du recyclage, un levier important mais insuffisant pour satisfaire les besoins.

« Comme d’habitude » la France se retrouve dans une position fragile, disposant d’un potentiel stratégique… sans toutefois l’exploiter réellement.

Cette réalité met en lumière une vérité dérangeante : la souveraineté minérale dépend non seulement des ressources disponibles, mais aussi de la volonté de les exploiter.

Le tungstène, symbole d’une nouvelle guerre industrielle

Les enjeux d’aujourd’hui dépassent largement la question d’un simple métal.

Le tungstène devient un indicateur des tensions au sein de l’industrie de pointe. Lorsque son prix s’envole, c’est tout un écosystème qui est en péril : machine-outil, aéronautique, défense, électronique.

Cette crise met en évidence une réalité souvent négligée : la dépendance de l’Europe aux métaux stratégiques est structurelle.

Dans un contexte de tensions géopolitiques, chaque restriction d’exportation risque de provoquer un choc industriel.

Le parallèle avec d’autres ressources critiques est évident :

  • terres rares
  • lithium
  • cobalt

Le tungstène s’ajoute désormais à cette liste.

 

Il devient un véritable test de la souveraineté industrielle européenne, et dans ce contexte, l’Europe part avec un net handicap.