2000 kg de bombes sous les ailes : les Rafale Marine du Charles de Gaulle valident une première historique

Pour la première fois, des Rafale Marine ont été catapultés depuis le porte-avions Charles de Gaulle avec deux bombes AASM de 1000 kg chacun, soit une sous chaque aile. Une évolution discrète en apparence, mais qui double la puissance de frappe de chaque avion et annonce une montée en gamme de toute l’aviation embarquée française.

Une première validée au large de la Grèce

La scène s’est déroulée les 6 et 7 juillet, alors que le groupe aéronaval français faisait route vers Toulon après son déploiement au Moyen-Orient. Profitant du passage à proximité du champ de tir de Karavia, au sud-est de la Grèce, la Marine nationale a catapulté deux Rafale Marine du groupe aérien embarqué (GAé), chacun armé de deux AASM de 1000 kg, la version la plus lourde de cette famille d’armements produite par Safran. Les quatre bombes propulsées ont été tirées sur des cibles en mer et ont toutes atteint leur objectif.

Catapultage d’un Rafale Marine armé d’une AASM 1000 kg

« Une première qui permet de valider une nouvelle capacité opérationnelle », a souligné la Marine nationale, citée par le site spécialisé Zone Militaire. Selon les images de l’évaluation, menée avec l’appui du Centre d’expérimentations pratiques et de réception de l’aéronautique navale (CEPA/10S), les deux appareils emportaient également une nacelle optronique Talios, deux missiles air-air MICA et deux réservoirs externes.

L’AASM 1000 n’est pas une bombe ordinaire. Constituée d’un corps d’environ 1000 kg équipé de modules de guidage et d’augmentation de portée, elle est propulsée et peut frapper à plusieurs dizaines de kilomètres, ce qui l’apparente davantage à un missile tactique qu’à une bombe classique. Ses différents modes de guidage (GPS/inertiel, imagerie infrarouge, laser) lui permettent de traiter des cibles terrestres fixes ou mobiles, mais aussi des navires en mouvement pour les versions à guidage laser. Qualifiée sur Rafale en 2023, elle est entrée en service l’année suivante avec le standard F4, seul capable de la mettre en œuvre.

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Pourquoi cette configuration était jusqu’ici écartée

Jusqu’à présent, l’aéronautique navale n’employait l’AASM 1000 que de manière unitaire, en position ventrale. C’est dans cette configuration qu’un Rafale du GAé avait réalisé, fin 2025, un tir à longue distance sur une cible flottante, déjà à Karavia, après avoir parcouru près de 2000 km depuis le Charles de Gaulle avec ravitaillement en vol.

La raison de cette prudence tient à une manœuvre bien particulière : l’appontage. Si l’une des deux munitions n’est pas larguée, ou si le système de largage connaît une défaillance, l’avion doit revenir sur le porte-avions avec une lourde charge sous une seule aile. Le pilote doit alors compenser une forte dissymétrie des masses, ce qui complique dangereusement une manœuvre déjà délicate. Les Rafale Marine ne peuvent d’ailleurs pas apponter avec une dissymétrie de charge supérieure à 250 kg, une limite qui reste en vigueur, indiquent des sources spécialisées citées par Mer et Marine. Concrètement, un appareil revenant avec une seule bombe de 1000 kg sous l’aile devra soit la larguer, soit se dérouter vers un terrain à terre.

montage d'une AASM 1000kg

La Marine nationale a toutefois estimé que le jeu en valait la chandelle. La probabilité d’une défaillance du système de largage est très faible, et une mission d’assaut menée avec deux AASM 1000 impliquerait presque à coup sûr l’emploi des deux bombes. Des terrains de déroutement se trouvent par ailleurs le plus souvent à proximité du porte-avions lorsque celui-ci opère en Méditerranée, en Europe ou au Moyen-Orient. Les gains en capacité de frappe l’emportent donc largement sur les contraintes résiduelles.

Vers des Rafale Marine toujours plus lourdement armés

Cette validation s’inscrit dans un mouvement de fond : l’accroissement de la létalité du groupe aérien embarqué face au retour des conflits de haute intensité, qui impose une massification des frappes. L’exercice ORION, en février, avait déjà illustré cette logique, avec l’engagement fictif de multiples missiles Exocet par des plateformes navales et aériennes.

La question de l’emport double se pose désormais pour d’autres armements lourds. Le missile de croisière Scalp EG, aujourd’hui emporté à l’unité en position ventrale par les Rafale Marine, pourrait être le prochain concerné : les Rafale de l’armée de l’Air et de l’Espace en embarquent déjà deux sous les ailes, et seules les mesures de sécurité liées à l’appontage séparent les deux configurations. Pour le missile antinavire AM39 Exocet, le chantier serait plus lourd, car une véritable qualification technique serait nécessaire, l’arme n’ayant été intégrée au Rafale que pour un emport ventral. La Grèce et les Émirats Arabes Unis poussent cependant pour des configurations à deux, voire trois Exocet sur leurs Rafale, ce qui pourrait accélérer les travaux. À plus long terme, le futur missile antinavire STRATUS, développé par MBDA dans le cadre du programme franco-britannique FMAN/FMC, doit offrir ce saut capacitaire au début des années 2030 avec le Rafale F5.

Les chiffres clés de la mission

Donnée Valeur
Masse de l’AASM 1000 Environ 1000 kg
Portée Plusieurs dizaines de kilomètres
Entrée en service (standard F4) 2024
Dissymétrie maximale à l’appontage 250 kg
Durée de la mission La Fayette 26 166 jours de mer
Catapultages réalisés 3400
Heures de vol du GAé 5000

Le Charles de Gaulle a retrouvé la base navale de Toulon le 11 juillet, au terme de l’une des plus longues missions de son histoire opérationnelle, débutée par l’exercice ORION 26 et passée par l’Atlantique Nord, la Baltique, la Méditerranée orientale puis le golfe d’Oman. Les mois qui viennent diront si l’assouplissement consenti pour l’AASM 1000 ouvre la voie à des Rafale Marine emportant deux missiles de croisière Scalp EG. Une chose est acquise : l’aviation embarquée française ne se contente plus d’un seul armement lourd par avion, et cette évolution devrait se confirmer d’ici l’arrivée du Rafale F5 et du missile STRATUS au début de la prochaine décennie.

Sources