L’Allemagne et l’Espagne unissent leurs chantiers de construction de sous-marin pour défier Naval Group

L’allemand TKMS et l’espagnol Navantia ont signé le 24 juillet une seconde déclaration d’intention pour bâtir, d’ici la fin de l’année, un cadre industriel commun dans les sous-marins. Une alliance qui vise directement les marchés à l’export où Naval Group multiplie les offensives.

Un second accord pour préparer des offres communes

Le 24 juillet 2026, à Madrid et à Kiel, Thyssenkrupp Marine Systems (TKMS) et Navantia, le chantier naval d’État espagnol, ont signé un second protocole d’accord (Memorandum of Understanding) destiné à approfondir leur partenariat stratégique dans le secteur des sous-marins. Selon le communiqué publié par le groupe allemand, les deux entreprises veulent établir, sous réserve des autorisations réglementaires nécessaires, un cadre de collaboration commun pour la production et la commercialisation de projets de sous-marins sélectionnés, avec pour objectif d’y parvenir avant la fin de 2026.

Le texte reste volontairement limité : il ne porte que sur des affaires futures et exclut explicitement toute fusion, prise de participation ou transfert d’actifs entre les deux groupes. Les contrats et programmes déjà engagés par TKMS et par Navantia doivent rester entièrement séparés et indépendants. Les discussions menées ces trois derniers mois ont permis d’identifier les domaines où les compétences des deux industriels se complètent, dans l’idée d’élargir la capacité industrielle disponible, d’améliorer les délais de livraison et de renforcer la compétitivité face aux clients internationaux.

Oliver Burkhard, président exécutif de TKMS, a résumé l’ambition du texte : « La sécurité de l’Europe exige une base industrielle plus solide et plus résiliente. Cette déclaration d’intention est une étape importante vers la consolidation de forces industrielles complémentaires, tout en préservant notre leadership technologique, notre souveraineté en matière de conception et les normes de qualité qui caractérisent TKMS. » (propos traduits). Du côté espagnol, Ricardo Domínguez, président exécutif de Navantia, met en avant la même logique de souveraineté européenne face à une demande mondiale de sous-marins en forte croissance.

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Deux carnets de commandes déjà très chargés

L’accord intervient alors qu’aucun des deux groupes ne manque de travail. TKMS emploie plus de 9 700 personnes (intérimaires compris) répartis sur trois chantiers, à Kiel et Wismar en Allemagne, et à Itajaí au Brésil. Le site de Kiel, à lui seul, concentre environ 3 700 salariés. Le groupe allemand honore déjà des commandes pour Israël, Singapour, l’Allemagne et la Norvège, autour des familles Dolphin, Dakar, Invincible et Type 212 CD, et vient de s’imposer début juillet dans la compétition canadienne portant sur douze nouveaux sous-marins pour la Marine royale canadienne, face au sud-coréen Hanwha Ocean. Des négociations sont également évoquées en Inde autour du Type 214 NG, tandis que le rachat du chantier MV Werften de Wismar, en 2022, a renforcé son outil industriel.

Navantia, de son côté, dispose du chantier de Carthagène, où ont été construits les sous-marins Isaac Peral (S-81) et Narciso Monturiol (S-82), tandis que les Cosme García (S-83) et Mateo García de los Reyes (S-84) sont encore en construction. Ces quatre bâtiments forment le programme S-80 Plus, développé avec l’appui de l’américain Lockheed Martin pour remplacer les anciens sous-marins Agosta espagnols. Navantia a par ailleurs inauguré, le 8 juillet 2026, un Centro Tecnológico de Submarinos consacré à la cybersécurité, aux systèmes autonomes, à l’intelligence artificielle et à la robotique sous-marine, un signal clair de ses ambitions à l’export.

Ce rapprochement prolonge un mouvement déjà engagé par TKMS avec l’italien Fincantieri, qui propose depuis 2025 le sous-marin U212 NFS à l’export, notamment dans la compétition philippine où figurent aussi le Scorpene Evo de Naval Group et le KSS-III sud-coréen. Ce modèle, plus compact que le U212 CD retenu par l’Allemagne, la Norvège et le Canada, est déjà en production pour la marine italienne : quatre exemplaires sont construits au chantier intégré de Muggiano, avec des livraisons prévues entre 2029 et 2032.

Repère Chiffre
Date de la déclaration d’intention TKMS-Navantia 24 juillet 2026
Effectifs TKMS (intérim compris) plus de 9 700 salariés, 3 chantiers
Effectifs Navantia en Espagne près de 6 000 salariés
Sous-marins Type 209 à remplacer dans le monde plus de 40 unités vendues entre les années 1970 et 2000
Sous-marins commandés au Canada par TKMS 12 unités, face à Hanwha Ocean

Naval Group, sous pression, riposte à l’export

Face à ce rapprochement germano-espagnol, Naval Group n’est pas en reste sur le terrain industriel. Le groupe français a engagé sa propre réponse à l’export, notamment en Indonésie, où les deux premiers Scorpene Evolved destinés à la marine indonésienne doivent être construits localement par PT PAL Indonesia, sur le site de Surabaya. Cette variante « Full Lithium-Ion » doit recevoir des batteries fournies par Saft, filiale de TotalEnergies, et disposer dès sa construction de la capacité à mettre en œuvre le missile antinavire MBDA SM39.

En Amérique du Sud, l’Argentine a signé en 2024 une lettre d’intention avec la France pour l’acquisition de sous-marins Scorpène, même si Buenos Aires évalue aussi le Type 209NG proposé par TKMS. Le Brésil pourrait pour sa part soutenir l’option française grâce aux infrastructures du programme PROSUB, autour des sous-marins Riachuelo, Humaitá, Tonelero et du futur Almirante Karam, tous dérivés du Scorpene et assemblés sur le site d’Itaguaí. D’autres campagnes restent ouvertes ou suivies de près, de l’Égypte à la Grèce, du Maroc à l’Inde, avec des discussions également évoquées en Arabie saoudite.

Mais la France a aussi essuyé un revers cet été : début juillet, Naval Group a été écarté, aux côtés du suédois Saab et de Navantia lui-même, de la compétition canadienne remportée par TKMS. Plus de quarante sous-marins de la famille Type 209, vendus par l’Allemagne entre les années 1970 et les années 2000, devront être remplacés dans les prochaines années en Asie, en Amérique du Sud et en Europe : un vivier de contrats que Naval Group, TKMS et ses nouveaux partenaires vont désormais se disputer avec, pour l’Allemand, une cadence de production démultipliée par ses alliances industrielles.

Une consolidation à suivre d’ici la fin de l’année

La déclaration d’intention entre TKMS et Navantia doit encore être transformée en cadre opérationnel avant la fin de 2026, sous réserve des autorisations de concurrence, des contrôles à l’export et de l’accord préalable des clients concernés. Si ce calendrier est tenu, le groupe allemand pourra s’appuyer à la fois sur Fincantieri et sur Navantia pour mobiliser des capacités industrielles réputées compétitives en Méditerranée. Face à Naval Group, qui multiplie de son côté les implantations avec PT PAL en Indonésie et ses relais brésiliens, la cadence de production devient un argument commercial aussi déterminant que les performances techniques des sous-marins proposés.

sous-marin U212 en construction en cale sèche

Les prochains mois seront décisifs : les autorités de la concurrence devront se prononcer, tout comme les clients des deux groupes dont l’accord préalable est requis pour toute coopération future. La compétition indienne autour du Type 214 NG et plusieurs dossiers moyen-orientaux constitueront les premiers tests grandeur nature de cette nouvelle configuration industrielle européenne.

Sources