50 % de chiffre d’affaires en moins : le vertige des chantiers Imoca bretons

La classe Imoca débat actuellement d’un possible arrêt de la construction de bateaux neufs après le Vendée Globe 2028. Un scénario qui inquiète profondément les chantiers navals bretons, dont l’activité et les emplois dépendent en grande partie de cette course au large.

Un débat qui remet en cause un modèle économique

Comment réduire les coûts et décarboner la course au large ? La question agite en ce moment la classe Imoca, celle des monocoques qui disputent le Vendée Globe. Une piste revient régulièrement dans la bouche des skippers : arrêter de construire des bateaux neufs et se contenter de réutiliser, voire de modifier, la flotte existante.

D’autres classes de course au large ont déjà tranché. En 2024, la classe Mini a choisi de limiter à 25 la construction de bateaux neufs de série, avec une décroissance de 20 % chaque année jusqu’en 2027, dans le but de réduire l’impact environnemental grâce aux biomatériaux et à une meilleure recyclabilité. La classe Ocean Fifty a, elle, sorti du jeu ses vieux bateaux dès 2016 et impose depuis un quota de onze trimarans : il n’est plus possible d’en lancer un nouveau. Même la Coupe de l’America a évolué, avec des défis qui réutiliseront à Naples en 2027 les mêmes bateaux volants AC75 qu’à Barcelone en 2024, pour un budget plafonné à 75 millions d’euros et une épreuve désormais bisannuelle.

Dans la classe Imoca, la situation est plus tendue

Après une belle édition du Vendée Globe 2024-2025, la classe a connu un coup de mou, avec une trentaine d’Imoca à vendre et des sponsors qui se retirent. Un fossé se creuse entre les skippers-armateurs, dont les bateaux vieillissent et deviennent moins compétitifs, et les grandes écuries, qui continuent d’investir dans des unités neuves. Dix Imoca neufs sont prévus au départ de l’édition 2028, qui réunira 40 bateaux au maximum, a rappelé Alain Leboeuf, patron de l’épreuve. Or, d’ici là, jusqu’à 56 Imoca pourraient être éligibles à la jauge, soit potentiellement 16 bateaux de trop.

Plusieurs pistes sont à l’étude au sein d’une commission dédiée : sortir les plus anciens bateaux (généralement à dérives droites), bloquer la délivrance de nouveaux certificats de jauge après 2028 pour ne garder que les bateaux existants, ou encore une solution intermédiaire consistant à ramener la flotte à 45 unités. La possibilité de modifier jusqu’à 50 % d’un bateau existant est également évoquée, une option déjà testée par Jérémie Beyou, qui a fait découper en deux son Charal cet hiver pour en changer la carène.

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« On est en train de couper la branche sur laquelle on est assis »

Dans les chantiers bretons spécialisés dans la construction de ces monocoques de compétition, l’annonce a fait l’effet d’une douche froide. « Quand on entend cela, on est vraiment inquiet. C’est une fausse bonne idée. On est en train de couper la branche sur laquelle on est assis », réagit Yann Penfornis, patron du chantier Multiplast à Vannes, dans la course au large depuis 1985. Il estime qu’une interdiction lui ferait perdre jusqu’à 50 % de son chiffre d’affaires sur deux ans. Multiplast a diversifié son activité vers l’aéronautique, le spatial, la défense ou le génie civil, et fabrique actuellement les flotteurs en carbone du FF72, premier avion bombardier d’eau français conçu par Positive Aviation. Mais le patron du chantier ne cache pas son attachement à la course au large, qui fait vivre, selon lui, une grande partie de l’économie de Bretagne Sud.

Imoca Multiplast

Yann Penfornis a alerté Antoine Mermod, président de la classe Imoca, qui lui a confirmé l’information. Son inquiétude est partagée par Ronan Lucas, à la tête de CDK Technologies, autre grand chantier breton installé à Lorient et à Port-la-Forêt. « Cela m’inquiète et me surprend aussi car l’innovation fait partie de la classe Imoca depuis son origine », estime cet ancien team manager de 21 ans du Team Banque Populaire, qui rappelle que la construction d’un Imoca neuf mobilise des dizaines de PME régionales : bureaux d’études, architectes, sociétés de calcul de structure, constructeurs, ateliers d’usinage, accastilleurs, voileries, spécialistes de l’électronique, de l’hydraulique ou des foils. CDK Technologies a reçu commande de cinq Imoca neufs pour 2028 et avait déjà des contacts pour 2032, après avoir investi dans des moules dédiés. Même inquiétude chez Avel Robotics, fabricant de foils basé à Lorient La Base : « S’ils interdisent de construire des bateaux neufs, c’est inquiétant pour tout le monde », résume son dirigeant, Luc Talbourdet.

Des emplois et des dizaines de millions d’euros en jeu

Les chiffres avancés par les acteurs du secteur donnent la mesure de l’enjeu économique. Une étude a montré qu’en dix ans, les emplois liés à la course au large et les retombées économiques ont triplé à Lorient, où l’activité représente aujourd’hui près d’un millier d’emplois. Depuis 2021, les retombées économiques annuelles hors événementiel atteignent 35 millions d’euros, un montant qui grimpe à 40 millions d’euros lorsqu’un bateau neuf est en construction. Un Imoca neuf dernier cri coûte aujourd’hui au minimum 10 millions d’euros.

Cet argument économique ne convainc cependant pas tout le monde. Un responsable de projet, resté anonyme, tempère : « Nous ne sommes pas là pour assurer le carnet de commandes des chantiers bretons qui font du lobbying sur ce coup-là. Si on modifie les bateaux existants à 50 %, les chantiers auront toujours du boulot ». L’architecte breton Guillaume Verdier, qui a dessiné le Macif du dernier vainqueur du Vendée Globe, Charlie Dalin, ne partage pas non plus cet avis et met en garde contre les effets d’une telle décision sur l’innovation, comparant la situation à celle de la Formule 1.

Interrogé, Antoine Mermod se veut prudent : la classe Imoca réfléchit, se pose des questions, mais ne souhaite pas devenir une classe fermée qui renoncerait au développement. Les consultations avec l’ensemble des acteurs concernés ne sont pas terminées et aucun projet n’est encore arrêté.

Indicateur Valeur
Emplois liés à la course au large à Lorient environ 1 000 (x3 en dix ans)
Retombées économiques annuelles (hors événementiel) 35 millions d’euros
Retombées économiques avec construction d’un bateau neuf 40 millions d’euros
Coût minimum d’un Imoca neuf 10 millions d’euros
Imoca neufs prévus pour le Vendée Globe 2028 10 (flotte plafonnée à 40 bateaux)
Imoca potentiellement éligibles d’ici 2028 56 (soit 16 de trop)
Perte de chiffre d’affaires anticipée par Multiplast en cas d’interdiction jusqu’à 50 % sur deux ans

Contrairement à la classe Mini ou à la Coupe de l’America, qui ont déjà arbitré entre sobriété et innovation, la classe Imoca n’a pas encore tranché. La commission chargée du dossier doit se réunir en septembre, avant un vote attendu d’ici la fin de l’année. Sa décision déterminera non seulement l’avenir sportif du Vendée Globe, mais aussi celui de tout un écosystème industriel qui s’étend de Brest à Vannes.

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