23 zettajoules en un an : l’avertissement « le plus sévère » de Copernicus sur l’océan
Le dixième rapport sur l’état de l’océan publié par Copernicus Marine Service dresse un constat sans détour : l’océan mondial absorbe chaque année davantage de chaleur, s’acidifie et voit son niveau monter plus vite. Une mise en garde qualifiée par ses auteurs d’« avertissement le plus sévère à ce jour », alors qu’un épisode El Niño exceptionnel s’amorce dans le Pacifique.
Un dixième rapport, un constat qui s’aggrave
Produit par Mercator Océan International, qui met en œuvre le service Copernicus Marine pour le compte de la Commission européenne, le dixième rapport sur l’état de l’océan (OSR10) s’appuie sur plusieurs décennies d’observations satellitaires, in situ et de modélisation. Il décrit « un océan mondial qui se réchauffe à un rythme alarmant, avec des conséquences considérables pour la vie marine, les littoraux et les communautés du monde entier ».

La chaleur accumulée dans l’océan ne cesse d’accélérer depuis les années 1960. En 2025, elle a connu une absorption supplémentaire record de 23 zettajoules, soit environ 40 fois l’énergie consommée par l’humanité entière sur une année. L’acidité de l’océan, de son côté, a augmenté d’environ 17 % entre 1985 et 2025, une évolution qui menace directement les organismes marins à coquille calcaire, des coraux au plancton.
Autre indicateur suivi de près par les scientifiques : la banquise arctique a perdu en moyenne 490 000 km² par décennie entre 1979 et 2025, soit l’équivalent d’une surface comparable à celle de l’Espagne qui disparaît tous les dix ans.
Derrière ce rapport se trouve Mercator Océan International, une organisation à but non lucratif basée à Toulouse et dirigée par Pierre Bahurel. Elle opère le service Copernicus Marine pour le compte de la Commission européenne et co-développe le futur Jumeau numérique de l’océan, un projet destiné à simuler en continu l’évolution des mers à l’échelle mondiale.
L’organisation toulousaine est elle-même en pleine transformation : en juin 2025, douze pays européens ont approuvé la création d’un Centre international Mercator pour l’océan, qui doit faire évoluer la structure vers un statut intergouvernemental. Cette montée en puissance institutionnelle accompagne la publication, année après année, de rapports dont l’OSR10 est la dixième édition.
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Des événements extrêmes de plus en plus marquants
Le réchauffement accumulé s’accompagne d’épisodes extrêmes dont l’intensité surprend les chercheurs eux-mêmes. En 2024, année la plus chaude jamais enregistrée à la fois sur terre et dans les océans, certaines vagues de chaleur marines en Méditerranée et en mer Noire ont duré plus de trente jours consécutifs, avec des températures jusqu’à 4,6 °C supérieures à la moyenne saisonnière.
La même année, la tempête Louis a généré des vagues de plus de huit mètres et perturbé les opérations maritimes dans deux ports espagnols, tandis qu’en mer Baltique, une autre tempête a fait chuter le niveau de la mer de 1,53 mètre dans le golfe de Botnie, avec des conséquences notables sur le trafic maritime local.
Le rapport pointe aussi des basculements écologiques plus discrets mais tout aussi préoccupants : environ 5 % de l’océan mondial a connu, sur trois décennies, un décalage persistant dans les cycles saisonniers du phytoplancton, la base de toute la chaîne alimentaire marine. En Antarctique, le minimum historique de banquise observé en 2022 a coïncidé avec ce que les auteurs décrivent comme le premier échec reproductif à grande échelle jamais recensé chez les manchots empereurs.
Ce dixième rapport profite d’un renouvellement de la constellation de satellites dédiés à l’observation des mers. Lancé le 15 septembre 2026, Sentinel-3C a rejoint ses deux satellites jumeaux pour renforcer la surveillance marine européenne. Il embarque trois instruments complémentaires : OLCI, qui mesure la couleur de l’océan sur 21 bandes spectrales pour détecter les proliférations d’algues et les changements écosystémiques ; SLSTR, qui capte les radiations infrarouges pour suivre la température de surface et les vagues de chaleur marines ; et SRAL, un altimètre radar qui mesure la hauteur des vagues et le niveau de la mer avec une précision millimétrique.
Un coordinateur de Mercator Océan International a souligné que ces nouvelles données apportent des « mesures complémentaires qui alimentent directement les produits marins de Copernicus », une continuité jugée essentielle pour distinguer les variations de court terme des tendances de fond qui structurent le rapport OSR10.
Une accélération entretenue par El Niño
Le niveau moyen mondial de la mer s’est élevé de 3,8 mm par an entre 1999 et 2025, avec une accélération à 4,2 mm par an sur la période 2012-2025, sous l’effet combiné de la dilatation thermique des eaux et de la fonte des glaces continentales. Selon le rapport, 65 % des zones économiques exclusives des petits États insulaires en développement ont été directement exposées à cette accélération depuis 1999, une population particulièrement vulnérable à la submersion côtière.
L’année en cours suit une trajectoire comparable à celle de 2024, avec des températures record des eaux de surface. Amorcé au printemps, l’épisode El Niño, qui correspond à une anomalie chaude des eaux de surface du Pacifique équatorial et influence le climat à l’échelle mondiale, devrait atteindre son pic en fin d’année selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM).
| Indicateur | Évolution mesurée |
|---|---|
| Chaleur absorbée par l’océan (2025) | +23 zettajoules (record) |
| Acidification de l’océan (1985-2025) | +17 % |
| Perte de banquise arctique | 490 000 km² / décennie (1979-2025) |
| Hausse du niveau de la mer (1999-2025) | 3,8 mm/an, accélérée à 4,2 mm/an depuis 2012 |
| Zones de décalage du phytoplancton | Environ 5 % de l’océan mondial |
| Vagues de chaleur marine 2024 (Méditerranée/mer Noire) | Plus de 30 jours, jusqu’à +4,6 °C |
Le pic attendu de l’épisode El Niño en fin d’année 2026 laisse présager de nouveaux records de température de surface dans les prochains mois, tandis que les auteurs du rapport appellent à maintenir l’effort d’observation satellitaire et in situ pour documenter une évolution qu’ils jugent déjà irréversible à l’échelle de plusieurs décennies. Le onzième rapport Copernicus sur l’état de l’océan, attendu d’ici un à deux ans, permettra de mesurer si ces tendances se confirment.
Sources
- Copernicus Marine Service, « Launch of Copernicus Marine’s 10th Ocean State Report » : communiqué officiel présentant les principales conclusions du rapport OSR10.
- CLS (Collecte Localisation Satellites), « 10th Copernicus Ocean State Report » : données complémentaires sur la banquise arctique, le phytoplancton et les manchots empereurs.
- Mercator Océan International, « Who we are » : présentation de l’organisation toulousaine qui opère le service Copernicus Marine.