Le Royaume-Uni installe la première plateforme mondiale pour enterrer le CO2, pas la France

Le groupe italien Eni a achevé le 8 octobre l’installation de Douglas, présentée comme la première plateforme offshore au monde conçue et construite uniquement pour injecter du CO2 industriel dans le sous-sol marin. Installée en mer d’Irlande, à une trentaine de kilomètres du Pays de Galles, elle marque une avance que la France, elle, n’a pas encore comblée.

Douglas, un hub offshore livré en moins de 18 mois

La plateforme Douglas est détenue par Eni CCUS Holding, coentreprise entre le groupe italien Eni et Global Infrastructure Partners, filiale du gestionnaire d’actifs américain BlackRock. Elle sert de hub offshore au réseau Liverpool Bay CCS, qui doit collecter les émissions de CO2 d’installations industrielles du nord-ouest de l’Angleterre et du nord du Pays de Galles pour les stocker dans d’anciens gisements de gaz naturel épuisés, via un réseau de pipelines offshore existants, reconvertis pour l’occasion.

Sur le plan technique, la structure pèse environ 4 400 tonnes au total : 1 885 tonnes pour le module de production, 1 755 tonnes pour la structure porteuse et 730 tonnes pour les huit pieux de fondation. Elle a été livrée en moins de dix-huit mois après l’attribution du contrat, grâce à un programme accéléré d’ingénierie, d’approvisionnement, de construction et de mise en service. Le réseau Liverpool Bay CCS dans son ensemble, qui réutilise plus de 120 kilomètres de pipelines existants, trois structures offshore et une usine de traitement à terre, tout en ajoutant 34 kilomètres de canalisations neuves, est aujourd’hui achevé à environ 50 %.

plateforme offshore

Son potentiel est significatif : une capacité initiale de 4,5 millions de tonnes de CO2 stockées par an, pouvant monter à 10 millions de tonnes par an après 2030, pour un total d’environ 109 millions de tonnes sur toute la durée d’exploitation du site, prévue pour une vingtaine d’années. Le projet s’inscrit dans le cluster de décarbonation industrielle britannique HyNet, et représente environ 2 milliards de livres sterling (2,3 milliards d’euros) d’investissement, dont 60 % dépensés auprès de fournisseurs britanniques, pour environ 2 000 emplois pendant la construction et 200 à 300 postes permanents ensuite.

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Une course européenne où la France n’a toujours aucun projet opérationnel

Le Royaume-Uni n’est pas seul sur ce terrain. En Norvège, le projet Northern Lights, porté par Equinor, Shell et TotalEnergies, est opérationnel depuis septembre 2024, avec une première injection de CO2 réalisée en août 2025 à 2 600 mètres de profondeur. Sa capacité doit passer de 1,5 million de tonnes par an à plus de 5 millions de tonnes par an d’ici fin 2028 ; c’est aujourd’hui le seul service commercial transfrontalier de ce type réellement opérationnel. Aux Pays-Bas, le projet Porthos, dans le port de Rotterdam, doit démarrer à l’automne 2026, pour un investissement de 1,3 milliard d’euros et une capacité de 2,5 millions de tonnes par an pendant quinze ans, déjà entièrement contractualisée.

Face à ce trio, la France affiche pour l’instant des ambitions, mais aucune réalisation en mer. La stratégie nationale sur le captage, le stockage et l’utilisation du carbone (CCUS), présentée en juillet 2024, vise 4 à 8 millions de tonnes de CO2 captées par an d’ici 2030, puis 30 à 50 millions de tonnes d’ici 2050, avec 5,6 milliards d’euros prévus dans le cadre de France 2030 pour la décarbonation industrielle. Les hubs prioritaires identifiés sont Dunkerque, Fos-sur-Mer, Le Havre, Saint-Nazaire et l’axe rhodanien. Mais aucun projet de stockage géologique n’est aujourd’hui ni opérationnel ni financé sur le territoire français.

Exporter le CO2 plutôt que le stocker chez soi

Le projet le plus avancé, D’Artagnan, porté par Air Liquide et Dunkerque LNG à Dunkerque, ne prévoit d’ailleurs pas de stockage en France : il doit liquéfier le CO2 capté pour le charger sur des navires à destination de la Norvège ou des Pays-Bas, avec un objectif de 1,5 million de tonnes par an en 2027, puis 4 millions de tonnes à terme. Il représente 220 millions d’euros d’investissement, dont 160 millions d’euros de subvention européenne. Un accord signé avec la Norvège en janvier 2024 vise d’ailleurs explicitement l’export de 1,5 million de tonnes de CO2 par an, avec une montée possible jusqu’à 5 millions de tonnes.

Un autre projet, Callisto, en Méditerranée, suit la même logique : il prévoit de liquéfier à Fos-sur-Mer et à Lavéra le CO2 capté, avant de l’envoyer vers des gisements du groupe Eni au large de Ravenne, en Adriatique, avec un objectif annoncé de 16 millions de tonnes par an d’ici 2030. De son côté, le projet Pycasso, qui visait à stocker 5 millions de tonnes par an sous le bassin de Lacq, dans les Pyrénées, a été abandonné en octobre 2024 après une opposition locale. Dix autres sites avaient été identifiés en France, sans qu’aucun n’ait pour l’instant atteint le stade de l’étude préliminaire.

La France avait pourtant été pionnière en la matière, avec un pilote de stockage de CO2 mené par Total à Lacq dans les années 2010. Mais faute de bassins sédimentaires exploitables à proximité de ses principaux sites industriels émetteurs, le pays semble aujourd’hui voué à exporter son CO2 vers ses voisins du nord de l’Europe plutôt qu’à le stocker sur son propre territoire, alors que le centre de gravité du secteur s’est déplacé vers le Royaume-Uni, la Norvège et les Pays-Bas.

Pays / projet Statut Capacité visée
Royaume-Uni, Douglas / Liverpool Bay CCS Plateforme installée (oct. 2026), réseau à 50 % 4,5 Mt/an, jusqu’à 10 Mt/an après 2030
Norvège, Northern Lights Opérationnel depuis sept. 2024 1,5 Mt/an, plus de 5 Mt/an fin 2028
Pays-Bas, Porthos Démarrage prévu automne 2026 2,5 Mt/an sur 15 ans (déjà contractualisées)
France, D’Artagnan (Dunkerque) En développement, export uniquement 1,5 Mt/an en 2027, puis 4 Mt/an
France, stockage géologique en mer Aucun projet opérationnel ni financé Objectif national : 4 à 8 Mt/an d’ici 2030

Pour la France, l’échéance à surveiller est double : celle de Porthos aux Pays-Bas à l’automne 2026, qui montrera la rapidité avec laquelle un hub de stockage peut devenir pleinement opérationnel, et celle de 2030, horizon fixé par la stratégie nationale CCUS pour les premières tonnes de CO2 réellement captées en France. En attendant, c’est bien vers la mer d’Irlande, la Norvège et Rotterdam que les industriels français devront, pour l’instant, regarder pour stocker leur carbone.

Sources