10 ans au lieu de 200 : le chalut breton qui veut dissoudre la pollution plastique en mer
À Treffiagat, dans le Finistère, l’entreprise Le Drezen vient de monter le premier filet de chalut fabriqué dans un matériau biosourcé et biodégradable en mer. Fruit de trois ans de recherche menés avec l’Ifremer et l’Université de Bretagne Sud, ce prototype embarque la semaine prochaine à bord du Manathia, un côtier de la Scapêche, pour un an d’essais en conditions réelles.
Un filet né de 40 formules testées en laboratoire
Tout est parti d’un chiffre que connaît bien la filière pêche : selon plusieurs organismes, dont la FAO, la pêche représenterait 10 à 20% de la pollution plastique marine mondiale, notamment à cause des engins perdus ou abandonnés en mer, les fameux « filets fantômes » qui continuent de piéger poissons et mammifères marins pendant des décennies. Pour s’attaquer à ce problème, La Coopération Maritime et l’entreprise Le Drezen, basée à Treffiagat en pays bigouden, ont lancé en janvier 2024 le projet LINC BioMer, pour « l’INnovation pour des filets et Cordages Biodégradables en Mer ».
Pendant près de trois ans, les chercheurs de l’Université de Bretagne Sud à Lorient, via sa plateforme technologique ComposiTIC, et de l’Ifremer, sur ses sites de Lorient et de Plouzané, ont mis au point et testé 40 formulations différentes de plastiques biosourcés. « Nous avons développé et testé 40 formulations de plastiques biodégradables », explique Morgan Deroiné, ingénieure en matériaux biodégradables à Lorient. « C’est toujours un compromis entre la durée d’utilisation et ensuite sa durée de biodégradation une fois dans l’eau. » Une seule formulation a finalement été retenue : un matériau majoritairement biosourcé, non écotoxique, qui a passé avec succès les essais mécaniques, thermiques et d’abrasion imposés par le cahier des charges de la filière.
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Du laboratoire à l’atelier, un casse-tête industriel
Transformer cette matière première en véritable engin de pêche n’a rien eu d’évident. Dans les ateliers de Le Drezen, qui fabrique chaque année 700 tonnes de filets, deux alèzes (panneaux de filet) ont été montées sur un chalut avec ce nouveau matériau, au terme d’une dizaine d’étapes industrielles, du monofilament jusqu’au filet fini. « Du monofilament jusqu’au filet, il y a une dizaine d’étapes industrielles et à chaque étape, on a une surprise », résume Erwan Tanguy, directeur technique de l’entreprise. L’élasticité inédite de la fibre a par exemple fait rebondir les poids utilisés pour nouer les nœuds dans les machines, déréglant au passage des mécaniques habituées à un plastique classique. « Ils avaient des comportements complètement inconnus […] Il a fallu s’adapter et réapprendre les réglages de la machine. Les gars se sont creusé la tête pendant une semaine », poursuit le directeur technique.

Une fois ces réglages trouvés, l’assemblage manuel a en revanche rassuré les équipes. Vincent, mateloteur dans les ateliers de Treffiagat, salue la prise en main du nouveau matériau : « Au toucher, il est plutôt agréable et puis au niveau du nouage, il s’applique plutôt bien. Il a exactement la même tenue que les produits qu’on peut utiliser. » Pour Max Dufour, directeur général de Le Drezen, l’ambition dépasse le simple prototype : « Les équipements de demain, ils doivent être durables et responsables. Cet équipement est mis au point dans une logique d’avoir une production de masse. »
Direction Lorient, pour un an d’essais à bord du Manathia
La phase décisive commence dès la semaine prochaine : le chalut biodégradable sera testé en conditions réelles de pêche à bord du Manathia, un navire de 16 mètres de l’armement Scapêche, qui pratique la pêche côtière à la langoustine.
Pendant un an, ces essais en mer doivent permettre de vérifier la résistance du matériau face aux frottements répétés du fond marin, et d’évaluer son vieillissement réel, bien au-delà de ce que peuvent reproduire les bancs d’essai en laboratoire. Autre promesse du projet : alors qu’un filet de chalut classique met entre 100 et 200 ans à disparaître une fois perdu en mer, la nouvelle formule biosourcée viserait une dégradation complète en un peu moins de dix ans, soit une vitesse environ dix fois supérieure.
Reste une équation à résoudre avant toute industrialisation : le coût. La matière première du filet biodégradable revient aujourd’hui à environ quatre euros le kilo, contre moins d’un euro pour un plastique traditionnel. « Pour l’instant la matière coûte assez cher parce qu’on commande des petites quantités », reconnaît Morgan Deroiné. « Forcément, si on commence à commander des quantités plus importantes, le coût va baisser, mais il y aura toujours un surcoût. » Un surcoût que le projet, financé à hauteur de 1,2 million d’euros, mise sur les économies d’échelle pour contenir, si les essais en mer confirment les promesses du laboratoire.
| Donnée | Détail |
|---|---|
| Durée de la recherche | près de 3 ans (projet lancé en janvier 2024) |
| Formulations testées | 40 |
| Budget total du projet | 1,2 million d’euros |
| Principaux financeurs | France Filière Pêche (500 000 €), Fondation Engie via la Fondation UBS (277 500 €), Ocean Winds (50 000 €), CNPMEM (32 000 €) |
| Durée de dégradation visée | moins de 10 ans, contre 100 à 200 ans pour un filet classique |
| Coût de la matière première | ≈ 4 €/kg, contre moins de 1 €/kg pour le plastique classique |
| Navire d’essai | Manathia (Scapêche), 16 mètres, pêche côtière à la langoustine |
Si les essais menés à bord du Manathia confirment, dans un an, la tenue mécanique du matériau en conditions réelles, Le Drezen et ses partenaires espèrent passer à une production de masse, avec un double objectif : répondre aux futures obligations réglementaires d’écoconception qui doivent s’appliquer à la filière, et réduire durablement la part de la pêche dans la pollution plastique des océans. D’autres initiatives bretonnes du même type, comme les filets pour les moules de la baie de Saint-Brieuc testés plus tôt cette année, montrent que la filière mer régionale multiplie les paris sur le biosourcé. Reste à savoir si le surcoût de la matière première trouvera, dans les prochaines années, un marché prêt à l’absorber à grande échelle.
Sources
- ICI Breizh Izel (Radio France), reportage de Thomas Biet, 9/10/2026 : reportage original dans les ateliers de Le Drezen, avec les citations de Max Dufour, Morgan Deroiné, Erwan Tanguy et Vincent.
- Bretagne Économique, Maude Duval, 9/10/2026 : détail du financement du projet LINC BioMer et de son calendrier.