Un vétéran harcelé par erreur : la justice de l’affaire Cornell exige désormais le silence médiatique

Dans l’affaire dite des « Cornell Seven », la justice de l’État de New York tente désormais de reprendre la main sur une bataille qui se joue autant dans les tribunaux que sur les réseaux sociaux. Après avoir ordonné la mise sous scellés de plusieurs documents pour protéger un vétéran des Marines harcelé par erreur, un juge est maintenant saisi d’une demande de bâillon judiciaire visant à limiter les déclarations publiques des parties.

Des scellés ordonnés après le harcèlement d’un vétéran innocent

Le 9 octobre, la juge Phaedra F. Perry-Bond, qui supervise la procédure civile intentée par une ancienne étudiante de Cornell connue sous le pseudonyme de Jane Doe, a ordonné au greffe du comté de Tompkins de placer sous scellés certains documents du dossier. L’objectif affiché est de protéger l’identité de la plaignante, âgée de 20 ans au moment des faits qu’elle dénonce, remontant à octobre 2024 dans les locaux de la fraternité Chi Phi.

Cette décision intervient après la révélation d’une erreur aux conséquences concrètes. Un homme portant le même nom que l’un des accusés, l’ancien étudiant Matthew Ingalls, a vu son adresse circuler dans des documents publics du dossier. Or cet homme n’a aucun lien avec l’affaire : il s’agit en réalité d’un ancien Marine, dont le foyer et la famille ont été submergés de menaces par des internautes convaincus, à tort, d’avoir identifié l’un des accusés. La juge a qualifié ces agissements de « actes de harcèlement et de divulgation d’identité qui ne peuvent être décrits que comme un vigilantisme en ligne irresponsable, imprudent et en définitive dangereux » (propos traduits).

L’avocat de Jane Doe, Thomas Giuffra, a reconnu l’erreur de son équipe, qui pensait avoir correctement identifié le défendeur Matthew Ingalls avant de découvrir sa méprise. « Nous sommes vraiment désolés qu’une erreur ait été commise dans ces circonstances et nous présentons nos excuses à ce monsieur et à sa famille » (propos traduits), a-t-il déclaré à la chaîne américaine NewsNation. La juge a pour sa part appelé l’ensemble des parties, le public et les avocats à « faire baisser la température avant que quelqu’un ne soit blessé » (propos traduits).

Lire en complément: Affaire Cornell : un second accusé réclame à son tour la récusation de la procureure new-yorkaise

Une nouvelle demande : un bâillon judiciaire pour calmer la bataille médiatique

Trois jours plus tard, le 12 octobre, un nouvel épisode judiciaire est venu prolonger cette tentative de reprise de contrôle. L’avocat James Knox, qui représente l’un des sept hommes visés par la plainte civile, a demandé à la juge d’imposer une ordonnance de confidentialité (ce que la presse américaine appelle un « gag order ») limitant ce que les parties et leurs avocats peuvent déclarer publiquement en dehors du tribunal.

façade du tribunal du comté de Tompkins

 

Dans sa requête, l’avocat justifie cette demande en affirmant que le conseil de Jane Doe multiplie les déclarations aux médias susceptibles de « porter préjudice aux futurs jurés d’un éventuel procès » (propos traduits). « Le conseil de la partie plaignante plaide son dossier dans les médias depuis le dépôt de la plainte » (propos traduits), a écrit James Knox dans son mémoire déposé devant le tribunal. L’avocat de Jane Doe n’a pas répondu dans l’immédiat aux sollicitations de la presse américaine sur cette nouvelle requête.

Cette demande de bâillon s’inscrit directement dans la continuité de l’épisode des scellés. C’est bien l’emballement médiatique autour du dossier, nourri par la publication de pièces de procédure, les prises de parole des avocats et l’identification hasardeuse de certains protagonistes par des internautes, qui a conduit à l’incident visant le vétéran innocent. Pour la défense, museler la communication publique des parties serait désormais le seul moyen d’éviter qu’un nouvel incident de ce type ne se reproduise, tout en protégeant les chances d’un procès équitable.

Un dossier déjà saturé de polémiques

Ces deux décisions s’ajoutent à une liste déjà longue de rebondissements judiciaires et politiques depuis la réouverture de l’enquête pénale fin septembre. Deux des sept accusés, Winston Lee puis un second défendeur, ont demandé la récusation de la procureure générale de l’État de New York Letitia James, nommée procureure spéciale par la gouverneure Kathy Hochul, en invoquant des messages publiés sur les réseaux sociaux avant sa nomination. Cornell a par ailleurs confié à l’ancienne procureure générale par intérim des États-Unis Sally Yates la conduite d’une enquête interne indépendante, tandis que des milliers d’étudiants ont manifesté sur le campus pour réclamer la démission du président de l’université, Michael Kotlikoff.

C’est dans ce climat de pression constante, marqué également par des menaces de mort visant plusieurs protagonistes du dossier, que la juge Perry-Bond a choisi d’intervenir sur la question des scellés avant même qu’un éventuel bâillon judiciaire ne soit tranché. La multiplication de ces procédures parallèles, portant tantôt sur le fond de l’enquête, tantôt sur son traitement médiatique, illustre la difficulté pour la justice new-yorkaise à canaliser une affaire devenue, en quelques semaines, un sujet de politique nationale, jusqu’à susciter des commentaires du président Donald Trump sur l’impartialité de Letitia James.

La décision sur la demande de bâillon judiciaire n’a pas encore été rendue, et rien n’indique à ce stade qu’elle le sera avant la tenue d’une éventuelle audience sur ce point précis. Le calendrier de l’enquête pénale proprement dite reste, lui aussi, suspendu : la procureure spéciale Letitia James n’a pas communiqué de date pour une éventuelle présentation du dossier devant un grand jury, et les deux requêtes en récusation déposées par les défendeurs devront d’abord être examinées. Dans l’intervalle, la question de savoir jusqu’où la justice peut, ou doit, encadrer la parole publique des parties dans un dossier d’une telle sensibilité restera posée, bien au-delà du seul campus de Cornell.

Sources

  • NewsNation, 9/10/2026 : ordonnance de la juge Phaedra F. Perry-Bond, citation complète sur le « vigilantisme en ligne dangereux » et réaction de l’avocat Thomas Giuffra.
  • The Washington Post, 12/10/2026 : détail de la demande de bâillon judiciaire déposée par l’avocat James Knox et son lien avec l’incident des scellés.
  • WJLA (ABC7), 5/10/2026 : réactions politiques autour de l’impartialité de Letitia James dans le dossier.