3,9 milliards d’euros : pourquoi le Portugal a choisi les frégates italiennes plutôt que françaises

Longtemps donné favori, le programme français de frégate de défense et d’intervention (FDI) de Naval Group vient de perdre l’un de ses prospects les plus prometteurs. Le 20 juillet 2026, le Portugal a signé avec l’Italie un accord d’État à État portant sur l’achat de trois frégates FREMM EVO du chantier Fincantieri, pour 3,9 milliards d’euros.

Un contrat scellé à Rome, financé par l’Europe

L’accord a été signé à l’Army Palace de Rome par le contre-amiral António Mateus, directeur général adjoint de l’armement portugais, en présence du ministre portugais de la Défense Nuno Melo et du chef d’état-major de la Marine portugaise, l’amiral Jorge Nobre de Sousa. L’annonce est intervenue lors d’une rencontre entre le Premier ministre portugais Luís Montenegro et la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni, la coopération navale occupant une place centrale des discussions bilatérales.

frégate FREMM en mer

Les trois FREMM EVO seront construites par Fincantieri dans des chantiers italiens, avec une livraison à la Marine portugaise prévue entre 2029 et 2030. Le financement s’appuie en partie sur le programme européen SAFE (Security Action for Europe), mis en place en mai 2025 pour proposer aux États membres de l’Union européenne jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts à long terme et à faible taux d’intérêt. L’enveloppe SAFE mobilisable par Lisbonne est évaluée à 5,8 milliards d’euros, ce qui place l’achat des frégates parmi les dépenses les plus importantes déjà engagées dans ce cadre. Le contrat prévoit aussi le soutien logistique, la maintenance sur le long terme, le transfert de technologie, ainsi qu’un cycle de vie opérationnel minimal de 30 ans pour les navires.

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La FDI française donnée favorite, avant un revirement

Le dossier portugais était pourtant loin d’être joué d’avance en faveur de l’Italie. Lors de son ultime audition au Sénat en tant que chef d’état-major de la Marine nationale, l’amiral Nicolas Vaujour avait défendu les atouts de la FDI, cette frégate compacte de 4 460 tonnes construite par Naval Group à Lorient. Selon lui, « il est intéressant de noter que tous les pays ‘prospects’ que nous avons approchés pour exporter nos FDI ont exprimé de véritables doutes sur les plus gros modèles. Le modèle de la frégate compacte les intéresse vraiment. Cela veut dire que le choix que nous avons fait est plutôt pertinent ».

Le tonnage recherché par la Marinha Portuguesa, entre 4 000 et 6 000 tonnes, correspondait d’ailleurs aux caractéristiques de la FDI. Naval Group avait en outre proposé d’importants retours économiques au gouvernement portugais, avec la création d’une coentreprise avec l’Arsenal do Alfeite, chantier naval militaire situé près de Lisbonne et en difficulté depuis plusieurs années, ainsi que des partenariats avec des entreprises et universités locales. Une part significative de la valeur du contrat, de l’ordre de 20 %, devait être réinjectée dans l’économie portugaise sur toute la durée de vie des navires.

Mais la balance a fini par pencher du côté italien, notamment après la signature en novembre 2025 d’une déclaration d’intention entre les ministres de la Défense portugais et italien visant à renforcer la coopération industrielle entre les deux pays. La capacité de Fincantieri à livrer les trois navires avant la fin de la décennie, condition nécessaire pour s’inscrire dans les délais du programme SAFE, a également pesé dans la décision. Résultat, avec ce contrat, le bilan export s’établit à huit FDI vendues (Grèce, Suède) contre deux FREMM commandées par des marines étrangères hors Portugal, la Grèce ayant par ailleurs acquis des FREMM EVO d’occasion.

Pour Naval Group, un marché européen encore ouvert

Ce revers portugais ne doit toutefois pas occulter les succès du programme FDI à l’export. Avec la Grèce, qui a commandé plusieurs unités, et la Suède, qui a signé en mai 2026 un contrat pour quatre frégates, Naval Group affiche un bilan loin d’être négligeable face à une concurrence internationale dense, entre l’Italie, le Royaume-Uni, la Corée du Sud, l’Espagne ou encore le Japon. Le marché européen des frégates de premier rang reste par ailleurs dynamique, porté par l’effort de réarmement général du continent : plusieurs prospects demeurent ouverts, notamment en Belgique et au Danemark, deux pays qui envisagent le renouvellement de leur flotte de surface dans les prochaines années.

Les industriels français conservent d’ailleurs une part de ce contrat portugais malgré la défaite face à Fincantieri. Les FREMM EVO portugaises seront en effet équipées du sonar CAPTAS 4 ainsi que des lanceurs verticaux Sylver associés aux missiles Aster, deux technologies développées par des groupes français. Un lot de consolation qui, s’il ne remplace pas la vente de coques entières, confirme que l’industrie navale hexagonale reste un fournisseur incontournable de systèmes d’armes pour les flottes européennes, y compris chez ses concurrents directs.

Reste que l’échec portugais illustre les limites d’un marché où le choix d’un partenaire industriel dépend rarement d’un seul critère technique. Entre le calendrier contraint par le programme SAFE, les considérations diplomatiques bilatérales et le format des flottes recherchées par chaque marine, l’exportation d’un navire de guerre relève d’une équation à plusieurs inconnues. La prochaine échéance à surveiller sera la décision belge et néerlandaise sur le remplacement de leurs frégates, un dossier sur lequel Naval Group explore un rapprochement avec le chantier civil Damen, et qui pourrait, d’ici la fin de la décennie, rebattre une nouvelle fois les cartes du marché européen.