221 millions d’euros : le navire coréen qui défie l’hégémonie française des câbliers
Le 31 août, le chantier naval turc Tersan a posé la quille de l’InterOcean, un câblier sous-marin commandé par le sud-coréen LS Marine Solution. Doté d’une capacité hors norme, ce navire de 221 millions d’euros illustre l’arrivée d’un nouveau concurrent sur un marché des câbles sous-marins dominé depuis des décennies par des entreprises françaises.
Un géant des mers commandé par la Corée du Sud
Long de 148,4 mètres pour une largeur de 31 mètres, l’InterOcean affiche un déplacement de 18 800 tonnes et une capacité d’emport de câbles de 13 000 tonnes, ce qui le place parmi les cinq navires câbliers les plus capacitaires au monde et en fait le plus grand jamais construit pour l’Asie. Conçu par le bureau norvégien Salt Ship Design et équipé de systèmes Kongsberg, il pourra loger jusqu’à une centaine de personnes à bord et sera capable de poser simultanément des câbles à haute tension continue (HVDC) et des câbles à fibre optique, une polyvalence recherchée par les donneurs d’ordre.

Le contrat entre Tersan Shipyard et LS Marine Solution, filiale du groupe sud-coréen LS Cable & System, avait été signé fin juin 2025 à Istanbul. « Nous avons célébré avec succès la pose de quille de ce navire de pose de câbles de nouvelle génération que nous avons construit pour LS Marine Solution » (propos traduits), a indiqué Tersan Shipyard à l’occasion de la cérémonie du 31 août. Sa livraison est prévue au premier semestre 2028.
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La France, toujours en tête d’un marché disputé
Le marché mondial des câbliers sous-marins se répartit en deux segments : celui des télécommunications, où la France occupe une position historique dominante avec Orange Marine, Alcatel Submarine Networks (ASN) et Nexans, et celui de l’énergie, plus jeune et plus disputé, dédié à la pose de câbles HVDC pour raccorder parcs éoliens offshore et interconnexions électriques. Les entreprises françaises y côtoient l’italien Prysmian, le danois NKT, le belge Jan De Nul, l’américain SubCom ou le britannique Global Marine.
LS Marine Solution entend se distinguer en maîtrisant à la fois la fabrication et la pose des câbles, une offre intégrée qui séduit des donneurs d’ordre en quête de solutions clés en main. Le groupe coréen vise désormais les marchés européen et nord-américain, fort du succès de son projet d’« autoroute électrique » en Corée du Sud.
La technologie française continue toutefois de trouver preneur au-delà de ses frontières. Le groupe britannique Global Marine vient ainsi de choisir l’Alpha ROV, un robot sous-marin conçu et fabriqué par Orange Marine dans son département Submarine Vehicles en Provence, pour équiper son futur navire de maintenance de câbles, actuellement en construction au chantier Colombo Dockyard, au Sri Lanka, et attendu pour le quatrième trimestre 2029. Capable d’opérer jusqu’à 3 000 mètres de profondeur avec une puissance installée de 450 kW, dont 300 kW dédiés à l’ensouillage, cet engin peut enfouir ou réenfouir des câbles sous-marins jusqu’à trois mètres de profondeur selon les conditions. « Orange Marine partage notre engagement vers l’excellence opérationnelle et l’innovation », a déclaré Simon Hibberd, PDG de Global Marine, tandis que son homologue d’Orange Marine, Didier Dillard, a salué « un partenariat qui reconnaît l’expertise développée par nos équipes en conception et fabrication de véhicules subsea hautement spécialisés ».
| Caractéristique | InterOcean |
|---|---|
| Longueur | 148,4 m |
| Largeur | 31 m |
| Déplacement | 18 800 tonnes |
| Capacité de câble | 13 000 tonnes |
| Coût | environ 221 millions d’euros |
| Livraison prévue | 1er semestre 2028 |
Cette industrie reste largement méconnue du grand public alors qu’elle conditionne à la fois les échanges de données mondiaux, via les câbles de télécommunications posés au fond des océans, et la transition énergétique européenne, via les liaisons HVDC qui relient les parcs éoliens offshore au réseau électrique terrestre ou interconnectent les réseaux nationaux entre eux. Maîtriser la conception et la pose de ces infrastructures revient ainsi à peser sur deux enjeux de souveraineté distincts mais complémentaires : la résilience des communications numériques et la sécurité de l’approvisionnement électrique.
L’explosion de la demande, un boulevard pour les nouveaux entrants
Cette arrivée s’explique par la croissance rapide du marché de l’énergie éolienne offshore, qui dope la demande de câbles HVDC : l’Union européenne vise 60 GW de capacité installée d’ici 2030, un objectif qui pourrait grimper jusqu’à 300 GW à l’horizon 2050. Face à cette manne, chaque câble posé nécessite des navires spécialisés et les carnets de commandes des opérateurs historiques sont déjà pleins, ouvrant un espace pour de nouveaux entrants dotés de capitaux importants.
Au-delà de la Corée du Sud, deux groupes chinois, Hengtong et ZTT, sont également identifiés comme des concurrents potentiels pour les années à venir. Pour l’heure, la France conserve toutefois une avance considérable sur ce segment stratégique, appuyée sur une expérience décennale et des carnets de commandes bien remplis, tant pour la pose de câbles de télécommunications que pour les projets énergétiques européens en cours.
La livraison de l’InterOcean, prévue au premier semestre 2028, marquera un test grandeur nature pour cette nouvelle concurrence coréenne, qui entend démontrer sa capacité à livrer des chantiers complexes en Europe ou en Amérique du Nord après ses succès domestiques. D’ici là, les opérateurs français devront confirmer leur capacité à répondre à l’explosion de la demande européenne en câbles HVDC, sous peine de voir une partie de ce marché en pleine expansion leur échapper au profit de groupes asiatiques mieux capitalisés. Le partenariat noué entre Orange Marine et Global Marine autour de l’Alpha ROV, ou les commandes qui continuent d’affluer vers les chantiers français, suggèrent toutefois que l’expertise tricolore conserve, pour l’instant, une longueur d’avance qu’il s’agira de défendre face à des concurrents de mieux en mieux armés.
Sources
- Tersan Shipyard : communiqué officiel sur le contrat et les caractéristiques du navire InterOcean.
- Offshore Wind : compte-rendu de la cérémonie de pose de quille du 31 août.
- Ocean News & Technology : partenariat entre Orange Marine et Global Marine autour du ROV Alpha.