4,22 milliards de dollars : la Norvège saisit un navire russe pour le compte de l’Ukraine
Un navire océanographique russe transformé en paquebot d’expédition a été immobilisé mercredi 2 septembre par les autorités norvégiennes au Svalbard. La saisie, réclamée par la compagnie publique ukrainienne Naftogaz, vise à faire payer à la Russie une ardoise de 4,22 milliards de dollars.
Un navire polaire immobilisé sur décision de justice à Barentsburg
Le Professor Molchanov, un navire construit en Finlande il y a 43 ans et désormais affecté à des croisières d’expédition commerciales, a été arraisonné le 2 septembre dans le port de Barentsburg, sur l’archipel norvégien du Svalbard. L’opération a été menée par le gouverneur du Svalbard, qui exerce sur ce territoire des prérogatives de police, en exécution d’une décision du tribunal de Nord-Troms et Senja rendue le 31 août 2026.

Dans un communiqué, le gouverneur a précisé que le navire resterait à quai à Barentsburg « jusqu’à ce que le gouverneur ou le tribunal de Nord-Troms en décide autrement », ajoutant que la sécurité de l’équipage et des passagers présents à bord serait assurée en coordination avec Arktikugol, la société d’État russe qui exploite les activités minières et touristiques russes sur l’archipel. Le Professor Molchanov, propriété de la Fédération de Russie et exploité par la direction Nord de Roshydromet, l’agence météorologique russe, effectuait depuis 2025 des liaisons régulières entre Mourmansk et Barentsburg, une desserte qui avait permis aux touristes russes de rallier l’archipel sans transiter par la Norvège continentale ni obtenir de visa Schengen.
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Une créance de 4,22 milliards de dollars héritée de l’annexion de la Crimée
Cette saisie n’a rien d’un différend maritime ordinaire. Elle intervient à la demande du groupe Naftogaz, principal opérateur énergétique public d’Ukraine, qui cherche depuis plusieurs années à faire exécuter une sentence arbitrale rendue à La Haye. Cette sentence condamne la Russie à verser à Naftogaz et à d’autres sociétés du groupe environ 4,22 milliards de dollars, intérêts et frais compris, en réparation de la spoliation de leurs actifs en Crimée après l’annexion de la péninsule par Moscou en 2014. Une juridiction néerlandaise avait confirmé le caractère exécutoire de cette sentence fin 2024, ouvrant la voie à des saisies d’actifs russes dans plusieurs pays.
Dans un communiqué publié le jour même de l’arraisonnement, Naftogaz a salué la décision des autorités norvégiennes. « Il s’agit d’une nouvelle étape importante vers le rétablissement de la justice concernant la saisie illégale par la Russie des actifs de Naftogaz en Crimée. La Russie ne peut pas échapper à sa responsabilité en refusant simplement de se conformer à une sentence arbitrale internationale. Nous continuerons à poursuivre les actifs russes partout dans le monde jusqu’à ce que la compensation attribuée à Naftogaz et aux autres sociétés du groupe soit versée », a déclaré Sergii Fedorenko, directeur général par intérim de Naftogaz. L’entreprise ukrainienne est représentée en Norvège par le cabinet Wikborg Rein, et à l’international par le cabinet américain Covington & Burling.
| Élément | Détail |
|---|---|
| Navire saisi | Professor Molchanov, construit en Finlande en 1983 |
| Lieu de la saisie | Port de Barentsburg, archipel du Svalbard (Norvège) |
| Date de la saisie | 2 septembre 2026 |
| Décision de justice | Tribunal de Nord-Troms et Senja, 31 août 2026 |
| Montant réclamé | Environ 4,22 milliards de dollars (intérêts et frais compris) |
| Origine de la créance | Sentence arbitrale de La Haye sur les actifs de Naftogaz en Crimée annexée en 2014 |
Un cas qui s’inscrit dans une traque mondiale des actifs russes
Le dossier du Professor Molchanov illustre une stratégie plus large de Kiev, qui multiplie depuis l’annexion de la Crimée les procédures visant à identifier et geler des biens russes à l’étranger pour compenser ses pertes. Le média norvégien Barents Observer, qui suit de près l’actualité de l’archipel, relève que ni les autorités de Moscou ni Arktikugol n’avaient réagi publiquement au moment de la saisie, alors que les médias russes en avaient largement fait état dès mercredi soir. Une avocate du cabinet Covington, cité par plusieurs médias économiques, a par ailleurs indiqué s’attendre à ce que la Russie conteste la saisie devant les tribunaux norvégiens, et souligné qu’une seconde bataille juridique serait nécessaire avant qu’une vente aux enchères du navire ne puisse permettre de reverser des fonds à Naftogaz.
Le Svalbard occupe une place particulière dans ce contentieux : le traité international qui régit l’archipel garantit à tous les États signataires, dont la Russie, un droit d’accès et d’activité économique, mais le territoire reste sous souveraineté norvégienne pleine et entière, y compris en matière de police et de justice. C’est ce qui permet au gouverneur d’y faire exécuter des décisions judiciaires norvégiennes, y compris à l’encontre de navires battant pavillon russe. Cet épisode s’ajoute à une liste croissante de tensions russo-norvégiennes en mer de Barents et autour du Svalbard, entre soupçons d’activités hybrides sur les câbles et infrastructures sous-marines, restrictions de visas et surveillance accrue des deux côtés de la frontière arctique.
Prochaines étapes : la voie judiciaire encore longue
Le navire reste pour l’instant immobilisé à quai, dans l’attente d’une éventuelle contestation russe de la mesure devant la justice norvégienne. Si la saisie est confirmée, Naftogaz devra encore obtenir l’autorisation de faire vendre le Professor Molchanov aux enchères pour transformer cette prise en paiement effectif, une procédure qui peut prendre plusieurs mois, voire davantage si Moscou multiplie les recours. Dans l’intervalle, le sort des passagers et de l’équipage, pris en charge par les autorités norvégiennes en coordination avec Arktikugol, doit encore être réglé. Ce dossier, suivi de près par les chancelleries occidentales, pourrait faire jurisprudence pour d’autres tentatives de saisie d’actifs russes en Europe du Nord dans les mois à venir.
Sources
- Communiqué officiel de Naftogaz : annonce de la saisie et citation du directeur général par intérim Sergii Fedorenko.
- The Barents Observer : détails sur le navire, la procédure du gouverneur du Svalbard et le contexte des liaisons Mourmansk-Barentsburg.