3 millions d’euros pour écouter les baleines : le pari scientifique face à l’éolien flottant

Comment savoir où vivent réellement les dauphins, marsouins et autres mammifères marins avant d’installer des centaines d’éoliennes flottantes au-dessus de leur tête ? C’est la question à laquelle tente de répondre un nouveau programme scientifique britannique de 2,7 millions de livres, lancé sur l’ensemble de la mer Celtique.

Vingt et un capteurs posés sur le fond marin

Le programme, baptisé SubSea Soundscape et doté d’environ 3 millions d’euros, est piloté par l’agence britannique Offshore Renewable Energy (ORE) Catapult, en partenariat avec Celtic Sea Power et l’université d’Exeter. Il est financé par le programme Offshore Wind Evidence and Change (OWEC) de la Crown Estate, l’organisme qui gère une grande partie du domaine public maritime britannique.

Concrètement, 21 enregistreurs acoustiques ont été déployés sur le fond marin, espacés d’environ 20 kilomètres les uns des autres, à travers la mer Celtique depuis octobre 2025. Ces capteurs captent en continu les sons sous-marins sur une large gamme de fréquences, fournissant des données sur la présence de mammifères marins à une échelle géographique et sur une durée bien supérieures aux campagnes d’observation classiques, plus ponctuelles et localisées.

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Une carte interactive pour éclairer les futurs parcs flottants

Le projet, prévu pour durer trois ans jusqu’en décembre 2027, doit combiner ces nouveaux enregistrements avec des données acoustiques déjà existantes afin de produire une carte interactive du comportement des mammifères marins et du bruit sous-marin dans la région. Ces données seront rendues publiques via la plateforme Marine Data Exchange du programme OWEC, permettant aux développeurs de parcs éoliens flottants de mieux anticiper les interactions possibles avec la faune marine, et aux autorités de régulation de s’appuyer dessus pour évaluer les zones les plus adaptées à de futurs projets.

marsouin en mer

Selon ORE Catapult, cette approche à grande échelle permet de combler un manque de données environnementales pour l’éolien flottant, en étudiant les mammifères marins à l’échelle géographique à laquelle ils vivent et se déplacent réellement, plutôt qu’en se fondant principalement sur des campagnes d’observation restreintes dans l’espace et le temps.

Cette question du bruit sous-marin n’a rien d’anecdotique pour les développeurs de parcs éoliens flottants. Contrairement aux parcs posés, les flotteurs et leurs lignes d’ancrage introduisent de nouvelles sources de bruit et de nouveaux obstacles physiques dans des zones parfois fréquentées par des espèces sensibles aux perturbations acoustiques, qui utilisent le son pour se déplacer, communiquer et se nourrir. Documenter précisément où et quand ces animaux sont présents devient donc une condition presque incontournable pour obtenir les autorisations environnementales nécessaires à la construction de nouveaux parcs.

« Les données recueillies par ce dispositif de surveillance nous permettront de mieux comprendre la répartition des mammifères marins en mer Celtique, et pourraient contribuer à notre approche de cartographie spatiale pour les futurs projets d’éolien en mer », a déclaré Olivia Thomas, responsable planification et technique pour le domaine marin à la Crown Estate.

Une zone qui borde aussi les ambitions françaises

L’ORE Catapult est une agence britannique de recherche appliquée dédiée aux énergies marines renouvelables, financée notamment par le gouvernement britannique, qui accompagne depuis plusieurs années le développement de l’éolien offshore posé puis flottant au Royaume-Uni. Son implication directe dans ce programme, aux côtés d’un acteur privé comme Celtic Sea Power et d’un établissement universitaire, illustre la manière dont la recherche environnementale sur l’éolien en mer se structure désormais autour de partenariats public-privé de long terme, plutôt que d’études ponctuelles commandées au coup par coup par chaque développeur de projet.

Le programme s’appuie sur des travaux de caractérisation environnementale engagés par Celtic Sea Power depuis 2021, incluant des données sur le vent, la météo, l’océanographie et les oiseaux marins. L’entreprise a également développé SealSpy, un classificateur acoustique conçu pour détecter les vocalisations de phoques sous l’eau.

La mer Celtique, qui s’étend entre l’Irlande, le Pays de Galles, les Cornouailles et la pointe occidentale de la Bretagne, n’est pas seulement un enjeu britannique : la France développe elle aussi des projets d’éolien flottant sur sa façade atlantique, et se heurte aux mêmes questions de protection des mammifères marins que celles posées par ce programme. Les données publiques produites par SubSea Soundscape pourraient, à terme, nourrir aussi les débats français sur l’implantation des parcs flottants à venir.

Donnée clé Chiffre
Budget du programme SubSea Soundscape ~3 M€ (2,7 M£)
Durée du projet 3 ans, jusqu’à décembre 2027
Capteurs acoustiques déployés 21, espacés d’environ 20 km
Déploiement des capteurs Depuis octobre 2025
Partenaires ORE Catapult, Celtic Sea Power, université d’Exeter

La suite du calendrier reste à suivre de près : les premières analyses combinées des enregistrements ne seront disponibles qu’au fil des prochains mois, avant une restitution complète prévue pour la fin du projet, en 2027. D’ici là, développeurs et associations environnementales des deux côtés de la Manche devront continuer à débattre des zones d’implantation sur la base de données encore partielles.

Le choix de rendre ces données publiques, via la plateforme Marine Data Exchange, distingue également cette initiative d’études environnementales menées en interne par des développeurs privés et rarement partagées dans leur intégralité. En ouvrant ces informations à l’ensemble des acteurs, régulateurs comme concurrents, ORE Catapult et la Crown Estate espèrent accélérer l’instruction des futurs dossiers de consentement environnemental, un processus qui figure aujourd’hui parmi les principaux goulots d’étranglement du développement de l’éolien flottant, aussi bien au Royaume-Uni qu’en France.