6e vol en 7 ans : ce métal stratégique où la France est numéro un mondial attise les convoitises
Sixième vol en sept ans à l'usine Framatome de Jarrie : plusieurs centaines de kilos d'hafnium, un métal stratégique, ont disparu.
Dans la nuit du 21 au 22 octobre, des voleurs se sont introduits dans l’usine Framatome de Jarrie, en Isère, pour y dérober plusieurs centaines de kilos de cristaux d’hafnium. C’est le sixième vol de ce métal stratégique en sept ans sur ce même site, dont le cours mondial a bondi de 160 % en six mois.
Un vol éclair dans la nuit du 21 au 22 octobre
L’affaire a été rendue publique le 24 octobre, deux jours après les faits. Dans la nuit du 21 au 22 octobre, des individus sont parvenus à s’introduire dans l’enceinte de l’usine Framatome de Jarrie, au sud de Grenoble, malgré la présence d’un intérimaire sur place. En quelques minutes seulement, ils ont emporté plusieurs centaines de kilos de cristaux d’hafnium, un métal rare utilisé notamment dans l’industrie nucléaire et aéronautique.
Le préjudice exact reste officiellement flou, évalué à « plusieurs millions d’euros ». Selon que le butin représente environ 300 ou 900 kilogrammes, la valeur du larcin pourrait se situer entre 3 et 10 millions d’euros, aux cours actuels du marché. C’est, selon les informations recueillies auprès d’ICI Isère, le sixième vol d’hafnium visant ce même site en sept ans. Le site de Dassault à Cergy, dans le Val-d’Oise, a lui aussi été ciblé récemment par des voleurs intéressés par ce même métal.
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Un métal devenu trop précieux pour rester tranquille
Si l’hafnium attire désormais les convoitises, c’est que son cours s’est littéralement envolé. Entre mai 2024 et octobre 2025, le métal se négociait autour de 5 000 dollars le kilo. Selon les données de Shanghai Metals Market, son prix hors de Chine atteignait 13 114,75 dollars le kilo (environ 11 150 euros) en avril 2026, soit une hausse de 160 % en moins de six mois. Deux facteurs expliquent cette flambée : le contrôle des exportations imposé par Pékin en novembre 2025 sur plusieurs métaux stratégiques, et une demande croissante de la part des fabricants de semi-conducteurs, qui utilisent l’oxyde d’hafnium (HfO₂) dans leurs puces les plus avancées.
L’hafnium n’est pourtant pas, à l’origine, un métal de niche, il entre pour 45 à 60 % de la production mondiale dans la fabrication de superalliages résistants à la chaleur, utilisés notamment dans les aubes de turbines et certains moteurs d’avions de combat comme le M88 qui équipe le Rafale ou le F135 du F-35 américain. Le nucléaire, où il sert à la fabrication des barres de contrôle qui régulent la réaction en chaîne dans les réacteurs, représente de 10 à 15 % de la demande mondiale. La production mondiale totale reste modeste, de l’ordre de 70 à 80 tonnes par an, et l’usine de Jarrie, avec celle d’Albany dans l’Oregon, fournit plus de 80 % de l’hafnium raffiné dans le monde. Un projet minier australien, à Dubbo, pourrait à terme produire 50 tonnes d’oxyde par an, extensibles à 200 tonnes, mais ne changera pas la donne avant plusieurs années.
Un sous-produit du zirconium, pas un minerai à part
Autre particularité qui explique pourquoi l’hafnium reste un métal aussi méconnu que stratégique : il n’existe quasiment jamais à l’état isolé dans la nature. On le trouve mêlé au zirconium, dans le minerai de zircon, à hauteur d’environ 2 % en masse. Ce zircon est principalement extrait en Australie, en Afrique du Sud et au Sénégal. Or, pour fabriquer les gaines de combustible destinées aux réacteurs nucléaires, l’industrie a besoin de zirconium débarrassé de tout hafnium, les deux métaux ayant des propriétés neutroniques opposées. C’est précisément cette opération de purification que réalise le site de Framatome à Jarrie, qui produit du zirconium nucléaire ultra-pur : l’hafnium n’y est donc récupéré qu’en sous-produit de cette chaîne, ce qui en fait, de fait, l’un des tout premiers sites mondiaux pour ce métal, avec environ 43 % de la production mondiale selon les estimations citées par Media24.
Les syndicats réclament l’arrêt des lignes sensibles
La répétition de ces vols a fini par alarmer les représentants du personnel. Lors d’un comité social et économique (CSE) extraordinaire tenu le 23 octobre, le syndicat Force Ouvrière (FO), seule organisation à s’être exprimée publiquement sur le dossier, a réclamé « le retrait immédiat de tous les salariés » des postes de nuit et de week-end, ainsi que l’arrêt des installations liées à l’hafnium jusqu’à ce que le site soit totalement sécurisé. L’enquête sur ce nouveau vol a été confiée à la section de recherches de la gendarmerie de Grenoble, qui n’a pour l’instant communiqué aucun élément sur l’identité ou les méthodes des auteurs.
Cette affaire s’inscrit dans un climat de vigilance renforcée autour des sites industriels sensibles français. En septembre 2026, Emmanuel Macron avait demandé au gouvernement de préparer un plan de protection des infrastructures critiques et des sites sensibles de la base industrielle de défense, un chantier dont la répétition des vols à Jarrie illustre, de façon presque caricaturale, l’urgence.
| Donnée | Chiffre |
|---|---|
| Vols d’hafnium à Jarrie depuis 2019 | 6 |
| Quantité dérobée (estimation) | 300 à 900 kg |
| Préjudice estimé | 3 à 10 millions d’euros |
| Cours de l’hafnium, avril 2026 | environ 11 150 €/kg |
| Hausse du cours en 6 mois | +160 % |
| Part de Jarrie et Albany (Oregon) dans le raffinage mondial | plus de 80 % |
| Production mondiale d’hafnium | 70 à 80 t/an |
Au-delà du seul épisode judiciaire, confié à la gendarmerie de Grenoble, cette série de vols pose une question industrielle de fond : comment sécuriser durablement un site qui concentre une part aussi importante d’un approvisionnement mondial devenu stratégique, à la fois pour l’aéronautique de défense, le nucléaire civil et les semi-conducteurs. Les prochaines semaines diront si les mesures réclamées par les syndicats, voire le plan de protection des sites sensibles annoncé par l’exécutif, se traduisent par un renforcement concret de la sécurité du site de Jarrie, avant qu’un septième vol ne vienne, une fois encore, rappeler sa vulnérabilité.