10 cm à 500 km : le télescope qui va faire de la France la sentinelle spatiale de l’Europe

Le 22 juillet, l’ONERA a annoncé le lancement de PROVIDENCE, un télescope de 2,5 mètres capable d’identifier un satellite à 500 kilomètres d’altitude avec une précision de 10 centimètres. Objectif : offrir à la France une capacité de surveillance spatiale unique en Europe, alors que la guerre dans l’espace n’est plus un scénario de science-fiction.

Un ciel de plus en plus encombré, une vigilance jugée indispensable

Avec la multiplication des satellites et des débris en orbite autour de la Terre, éviter les collisions est devenu un enjeu de sécurité à part entière. Pour y faire face, la France dispose depuis 2005 d’un atout que peu de pays européens peuvent revendiquer : le radar GRAVES (grand réseau adapté à la veille spatiale), conçu par l’ONERA et mis en œuvre par l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE). Réactif, ce système détecte tout changement de situation en moins de vingt-quatre heures, selon l’organisme de recherche.

Mais la mission a changé de nature. Il ne s’agit plus seulement de suivre des débris ou des satellites civils. Le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’AAE, l’a résumé sans détour lors d’une audition parlementaire : « Entre les satellites russes de type poupée gigogne, les patrouilleurs guetteurs, les brouilleurs ou encore les armes à énergie dirigée qui sont dans l’espace, je peux vous dire que, là-haut, c’est véritablement une guerre spatiale. On désorbite des satellites qu’on fait voler en patrouille pour aller agacer les satellites de vos compétiteurs. Ça, c’est une réalité. »

Face à ce constat, la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, en cours d’actualisation, prévoit la mise en place d’ici 2030 d’une « capacité complémentaire de surveillance et de caractérisation en orbite basse ». C’est dans ce cadre que s’inscrit le lancement du projet PROVIDENCE (Plateforme de Recherche en Optique, Vecteur d’Innovation pour la Défense sur la maîtrise et la compréhension de l’ENvironnement et la Caractérisation des objets dans l’Espace), dont le nom résume à lui seul l’ambition.

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Un télescope taillé pour repérer et identifier l’ennemi en orbite basse

Concrètement, PROVIDENCE reposera sur un télescope de 2,5 mètres de diamètre, optimisé pour la haute résolution angulaire et la tenue de situation spatiale. Sa mission : identifier et suivre l’activité de satellites évoluant en orbite basse, avec une résolution de dix centimètres à une distance de 500 kilomètres. Un niveau de détail qui permettra, à terme, de distinguer la nature exacte d’un objet en orbite, et pas seulement sa trajectoire.

L’instrument sera doté d’une optique adaptative capable de compenser en temps réel les effets de la turbulence atmosphérique, un des principaux obstacles à l’observation depuis le sol. Ses foyers pourront accueillir jusqu’à sept instruments simultanément, et il recevra par la suite une capacité laser. À vocation civile et militaire, le télescope sera installé à l’Observatoire de Haute-Provence, un site du CNRS déjà connu des astronomes: c’est là que Michel Mayor et Didier Queloz avaient détecté, en 1995, la toute première exoplanète, découverte qui leur avait valu le prix Nobel de physique.

Caractéristique Donnée
Diamètre du miroir 2,5 mètres
Résolution 10 cm à 500 km d’altitude
Capacité future Optique laser
Financement Région Sud (FEDER) Environ 8,6 millions d’euros
Site d’implantation Observatoire de Haute-Provence
Fabricant retenu AMOS (Belgique)
Mise en service visée Début 2029

La fabrication du télescope a été confiée à la société belge AMOS (Advanced Mechanical and Optical Systems), retenue au terme d’une procédure de sélection internationale. Le projet est financé par l’ONERA grâce à des subventions de la Direction générale de l’armement (DGA) et de l’Agence de l’innovation de défense (AID), auxquelles s’ajoute un soutien d’environ 8,6 millions d’euros de la Région Sud, via le Fonds européen de développement régional (FEDER).

Un dispositif pensé en complément du futur radar AURORE

PROVIDENCE ne remplace pas les moyens existants, il les complète. Le radar GRAVES doit prochainement céder la place à AURORE, un nouveau système dont le développement a été confié par la DGA à Thales. Grâce à ce radar, présenté comme unique en Europe, le Commandement de l’Espace pourra détecter et suivre des objets spatiaux depuis le sol à des altitudes plus élevées qu’auparavant, jusqu’à 2 000 kilomètres au-dessus de la Terre. L’apport de PROVIDENCE se situe ailleurs : offrir une image optique de très haute résolution, là où un radar renseigne surtout sur la position et la trajectoire d’un objet.

coupole de l'Observatoire de Haute-Provence sous un ciel étoilé

Le partenariat entre l’ONERA et le CNRS pour ce projet ne date pas d’hier: une déclaration d’intérêt commun avait déjà été signée en juin 2025 au Salon du Bourget par les dirigeants des deux organismes. Le CNRS y voit un double bénéfice, à la fois militaire et scientifique. Un responsable de l’ONERA impliqué dans le projet, Thierry Fusco, avait ainsi expliqué, avant l’annonce officielle du lancement, la philosophie du projet: « nous avons besoin de mieux connaître la situation spatiale, c’est-à-dire d’identifier les satellites et de comprendre ce pour quoi ils sont faits, et de sécuriser nos moyens de communication. »

Emmanuel Chiva, directeur de l’ONERA, a résumé l’enjeu de souveraineté qui sous-tend le projet : « Grâce à PROVIDENCE, nous allons doter la France et l’Europe d’une nouvelle capacité stratégique spatiale unique. Capable de surveiller, d’identifier et de caractériser l’environnement spatial, ce nouveau moyen, à terme, permettra d’évaluer les impacts et les effets d’actions dans l’espace, au profit de la souveraineté française. »

PROVIDENCE doit être opérationnel à l’Observatoire de Haute-Provence au début de l’année 2029, avec des premières données scientifiques attendues dans la foulée. D’ici là, les équipes de l’ONERA, d’AMOS et du CNRS devront mener de front la construction du télescope, son intégration à l’optique adaptative et la mise au point des protocoles d’exploitation partagés entre usages militaires et recherche académique. Un calendrier serré, à l’heure où plusieurs puissances, Etats-Unis et Chine en tête, investissent massivement dans leurs propres capacités de surveillance de l’orbite basse.

Sources

  • CNRS, communiqué de presse du 18 juin 2025 sur l’accord de coopération ONERA-CNRS pour la plateforme PROVIDENCE.
  • Zone Militaire (Opex360), article du 22 juillet 2026 détaillant le contexte GRAVES/AURORE et les propos du général Jérôme Bellanger.
  • GIFAS, synthèse de presse citant Thierry Fusco, responsable scientifique du projet à l’ONERA.