Après 40 ans, l’Italie rouvre la porte du nucléaire, et la France est en embuscade
Le Sénat italien a définitivement adopté, le 23 septembre 2026, la loi ouvrant la voie au retour du nucléaire civil en Italie, quarante ans après son abandon. Le même jour, un consortium mené par EDF et sa filiale Nuward a précisé ses ambitions pour y implanter ses petits réacteurs modulaires.
L’Italie tourne la page de quarante ans d’absence
Après son vote par la Chambre des députés en juin 2026, le projet de loi porté par le gouvernement de Giorgia Meloni a été définitivement adopté par le Sénat italien le 23 septembre 2026. Le texte ouvre la voie au retour de l’énergie nucléaire civile en Italie, qui l’avait abandonnée après le référendum de 1987, organisé dans la foulée de la catastrophe de Tchernobyl. Un second référendum, en 2011 après Fukushima, avait confirmé ce refus à 94 %. Le pays comptait quatre centrales, Latina et Garigliano (mises en service en 1964), Enrico Fermi à Trino (1964) et Caorso (1978, la plus puissante), toutes fermées en 1990.

Le texte voté n’est pas un lancement immédiat de réacteurs mais une loi de délégation : elle habilite le gouvernement italien à construire, par décrets sur environ douze mois, le cadre réglementaire nécessaire (programme national, autorité de sûreté, filières de recherche).
Les premiers réacteurs ne sont attendus qu’entre 2033 et 2035, et l’Italie a clairement orienté sa stratégie vers les petits réacteurs modulaires (SMR), plus rapides à construire et moins coûteux que les réacteurs traditionnels. « Le nucléaire n’est pas un retour au passé, c’est une technologie gagnante » (propos traduits), a déclaré le ministre italien de l’Environnement et de la Sécurité énergétique, Gilberto Pichetto Fratin, évoquant la hausse des prix de l’énergie, les tensions géopolitiques et les objectifs climatiques.
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EDF et Nuward en embuscade avec un objectif de dix réacteurs
Le jour même du vote du Sénat italien, un consortium associant EDF et sa filiale dédiée aux petits réacteurs modulaires, Nuward, a précisé ses ambitions pour le marché italien, aux côtés d’Edison (l’électricien italien contrôlé par EDF), du groupe industriel italien Ansaldo et de l’entreprise Maire. L’objectif affiché est le déploiement d’un premier réacteur en Italie à l’horizon 2035, dans le cadre d’une stratégie européenne plus large : Nuward vise au total dix réacteurs déployés dans cinq pays européens, pour un investissement annoncé à plus de 10 milliards d’euros. Selon la feuille de route présentée à Milan le 18 septembre 2026, le tout premier réacteur de la série devrait être construit en France, le second étant destiné à l’Italie.
Une autre entreprise franco-italienne, newcleo, est déjà engagée sur le sol italien, où elle construit un prototype non nucléaire de son réacteur refroidi au plomb, une technologie différente de celle de Nuward. Du côté italien, Ansaldo Energia, déjà présent sur plusieurs segments de la filière, ainsi qu’une coentreprise associant Enel et Leonardo dédiée aux SMR, entendent également peser dans la future filière nucléaire nationale.
La coopération entre EDF et ses partenaires italiens ne date d’ailleurs pas du vote de septembre 2026 : EDF, Edison, Ansaldo Energia et Ansaldo Nucleare avaient déjà signé, en mars 2023, une lettre d’intention destinée à évaluer les conditions d’une coopération industrielle sur le nucléaire en Italie, avant d’élargir en 2024 leur réflexion à l’usage du nucléaire pour décarboner l’industrie sidérurgique italienne, aux côtés de la fédération professionnelle Federacciai. L’annonce de septembre 2026 marque donc l’aboutissement d’un rapprochement engagé depuis plusieurs années entre les deux pays, désormais porté par un cadre législatif qui, pour la première fois depuis les années 1980, autorise concrètement sa mise en œuvre sur le sol italien.
Un avantage technologique français, mais des obstacles persistants
Pour l’industrie nucléaire française, cette ouverture italienne représente une opportunité commerciale de taille, dans un marché européen où les projets de SMR restent encore rares à ce stade de développement concret. Le réacteur Nuward, construit autour de deux unités à eau pressurisée de 170 mégawatts chacune, bénéficie déjà d’une revue réglementaire européenne conjointe engagée en janvier 2026 avec huit autorités de sûreté nucléaire du continent, et profite du soutien de l’État français via le plan France 2030.
Plusieurs obstacles restent toutefois à lever avant toute mise en chantier effective : la publication des décrets d’application en Italie, la création d’une autorité de sûreté nucléaire opérationnelle, le bouclage du financement du projet Nuward et une opposition politique qui reste vive en Italie dans un pays marqué par deux référendums antinucléaires. La construction des premiers réacteurs n’est, à ce stade, pas annoncée avant 2030.
| Repère | Donnée |
|---|---|
| Vote définitif du Sénat italien | 23 septembre 2026 |
| Dernière fermeture de centrale italienne | 1990 |
| Premiers réacteurs italiens attendus | 2033-2035 |
| Réacteurs Nuward visés en Europe | 10, dans 5 pays |
| Investissement annoncé (Nuward) | plus de 10 milliards d’euros |
| Puissance d’une unité Nuward | 2 x 170 MW |
Entre les décrets d’application attendus à Rome et la poursuite de la revue réglementaire européenne du Nuward, les prochains mois seront déterminants pour savoir si cette ouverture italienne se traduira en commandes fermes pour l’industrie nucléaire française. Si le calendrier venait à se confirmer, un premier réacteur Nuward pourrait être mis en service en France avant la fin de la décennie, ouvrant la voie à son déploiement en Italie dans la foulée.
Pour l’industrie française, l’enjeu dépasse le seul marché italien. Un succès du Nuward en Italie, pays doté d’une industrie nucléaire historique mais dépourvu de parc en exploitation, constituerait une vitrine précieuse pour convaincre d’autres pays européens, parmi lesquels la Pologne, la Finlande ou la Belgique sont régulièrement cités, de recourir à cette technologie française pour diversifier leur mix électrique. À l’inverse, tout retard pris dans la publication des décrets italiens ou dans le financement du projet retarderait d’autant la concrétisation de ces ambitions, dans un secteur où les annonces précèdent traditionnellement de plusieurs années la mise en service effective des premiers réacteurs.
Sources
- Ministero dell’Ambiente e della Sicurezza energetica (Italie), communiqué officiel sur le vote de la loi nucléaire : source primaire de la citation du ministre Pichetto Fratin.
- L’Usine Nouvelle, « Pourquoi EDF crée une filiale dédiée à son SMR Nuward » : partenaires historiques (CEA, TechnicAtome, Naval Group) et soutien de l’État français via France 2030.
- EDF, communiqué de presse, « EDF, Edison, Ansaldo Energia et Ansaldo Nucleare annoncent avoir signé une Lettre d’Intention », 6 mars 2023 (source primaire) : origine du partenariat franco-italien.