17 millions de tonnes de CO2 économisées : la Norvège recycle l’acier de ses navires en poutres
Nordic Circles, Alsaker Stål et Enova investissent jusqu'à 50 millions d'euros pour réemployer l'acier des navires démantelés dans la construction.
Plutôt que de fondre l’acier des navires en fin de vie, l’entreprise norvégienne Nordic Circles veut le récupérer tel quel pour construire des bâtiments. Avec le sidérurgiste Alsaker Stål et l’agence publique Enova, elle lance désormais un investissement allant jusqu’à 520 millions de couronnes norvégiennes pour faire passer cette filière du stade pilote à l’échelle industrielle.
Des cargos et paquebots transformés en poutres de bureau
Le principe défendu par Nordic Circles, entreprise rencontrée par Mer et Marine à Bergen, rompt avec la logique habituelle du démantèlement naval. Au lieu de fondre l’acier des navires désarmés pour en faire une matière première banale, l’entreprise le récupère, le nettoie, le contrôle qualité puis le recertifie pour un usage direct dans de nouveaux bâtiments, sans refonte. Le projet s’appuie sur des outils de planification assistés par intelligence artificielle, de l’automatisation et de nouvelles méthodes de découpe et de nettoyage de l’acier récupéré.
Le concept n’est plus seulement théorique : selon Astrid Lilliestråle, directrice technologie et développement de marché chez Enova, des projets pilotes, dont un immeuble de bureaux de huit étages à Bergen, ont déjà démontré qu’il est possible de construire avec de l’acier de récupération issu de navires. C’est ce premier succès que les trois partenaires veulent désormais démultiplier.
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Un gisement de 10 millions de tonnes qui échappe largement à l’Europe
L’enjeu dépasse la seule anecdote industrielle. Chaque année, environ 10 millions de tonnes d’acier issues de navires européens en fin de vie sont envoyées à la démolition, et la grande majorité de cette matière quitte le continent pour être traitée en Asie. « Nous avons réfléchi à la manière de créer une filière solide de déconstruction en Europe », explique John Jacobsen, le dirigeant de Nordic Circles, cité par Mer et Marine.
Pour Enova, l’agence publique norvégienne chargée de la transition énergétique, l’intérêt climatique est tout aussi direct que l’intérêt industriel. Si la totalité de cet acier était réemployée dans de nouvelles constructions plutôt que refondue, les émissions liées à la production d’acier en Europe pourraient diminuer d’environ 17 millions de tonnes de CO2 par an, soit plus d’un tiers des émissions annuelles totales de la Norvège. John Jacobsen rappelle que la production d’acier représente, à elle seule, jusqu’à 25 % des émissions liées à la construction d’un bâtiment.
« Réemployer l’acier peut éliminer la quasi-totalité de ces émissions du jour au lendemain » (propos traduits), affirme le dirigeant de Nordic Circles dans le communiqué officiel du projet. La ministre norvégienne du Climat et de l’Environnement, Sigrun Aasland, s’est elle aussi félicitée de l’initiative : « Je suis heureuse que nous puissions désormais utiliser l’acier de vieux navires dans de nouveaux bâtiments » (propos traduits).
| Investissement total visé | jusqu’à 520 millions de couronnes norvégiennes (environ 50 M€) |
| Soutien public d’Enova | jusqu’à 244 millions de couronnes norvégiennes, sous réserve de réalisation |
| Acier de navires européens démoli chaque année | environ 10 millions de tonnes |
| Emissions de CO2 potentiellement évitées | jusqu’à 17 millions de tonnes par an |
| Part de l’acier dans les émissions d’un bâtiment | jusqu’à 25 % |
Un pari déjà amorcé par l’armateur Höegh Autoliners
Ce virage industriel s’appuie sur des bases posées dès 2024, quand Nordic Circles avait noué, avec l’armateur norvégien Höegh Autoliners, un accord d’une valeur de 1,3 milliard de couronnes norvégiennes portant sur le recyclage de jusqu’à huit navires. Cette première opération, avec un objectif de réduction des émissions pouvant atteindre 97 % par rapport au démantèlement classique, avait notamment mobilisé l’entrepreneur AF Offshore Decom ainsi que plusieurs partenaires institutionnels norvégiens, dont la ville de Bergen et l’organisme de recherche Sintef.
Pour l’entreprise sidérurgique Alsaker Stål, filiale du groupe Tertnes Holding et partenaire industriel du projet, l’ambition dépasse la seule récupération de matière première : son dirigeant, Espen Løbø Solhaug, dit vouloir contribuer à créer une nouvelle filière industrielle durable en Norvège. Enova présente d’ailleurs ce projet comme le plus important qu’elle ait jamais soutenu dans le domaine de l’économie circulaire.
Reste à transformer l’essai à grande échelle
Le passage du pilote de Bergen à une filière industrielle capable d’absorber une part significative des 10 millions de tonnes d’acier naval démoli chaque année en Europe reste un défi de taille, qui suppose de sécuriser un flux régulier de navires à déconstruire, des capacités de certification à grande échelle, et des débouchés dans la construction à la hauteur de l’ambition affichée. La Norvège dispose aujourd’hui de sept chantiers de démantèlement approuvés par l’Union européenne sur sa façade maritime, et les trois partenaires du projet anticipent un doublement du volume de navires démantelés dans le pays dans les années à venir.
Pour l’instant, la Turquie reste le seul pays de l’Union européenne doté d’une capacité de recyclage naval à grande échelle. Avec ce projet, Nordic Circles, Alsaker Stål et Enova espèrent faire émerger une alternative européenne, pour que l’acier des navires du Vieux Continent cesse de systématiquement traverser les mers pour être refondu ailleurs.
Sources
- Nordic Circles, communiqué officiel, 9 octobre 2026 : annonce de l’investissement avec Alsaker Stål et Enova, chiffres et citations de John Jacobsen, Sigrun Aasland et Astrid Lilliestråle.
- Mer et Marine : reportage à Bergen auprès de Nordic Circles sur le gisement européen d’acier naval et la stratégie de l’entreprise.
- Höegh Autoliners, communiqué de presse (Nor-Shipping) : détails du premier accord de 2024 avec Nordic Circles portant sur le recyclage de huit navires.