72,8 milliards d’euros : Bruxelles pose ses conditions au nucléaire français
La Commission européenne réclame un accès à l'EPR2 pour les concurrents d'EDF avant de valider le financement des six futurs réacteurs français.
Paris pensait avoir bouclé le financement de ses six futurs réacteurs EPR2. Mais la Commission européenne, qui négocie depuis plus d’un an avec l’État français, réclame désormais deux contreparties concrètes avant de donner son feu vert, un an à peine après la fin de l’ARENH.
Un montage financier calqué sur le modèle tchèque
Le programme EPR2 prévoit la construction de six réacteurs de 1 670 mégawatts chacun, sur les sites de Penly (Seine-Maritime), Gravelines (Nord) et Bugey (Ain), pour une capacité totale d’environ 10 gigawatts à l’horizon 2050. Son coût, estimé à 51,7 milliards d’euros (valeur 2020) en 2021, a été relevé à 67,4 milliards en 2023, puis réévalué à 72,8 milliards fin 2025, une dérive qui nourrit déjà les débats sur la soutenabilité du programme avant même que la question du financement ne soit tranchée. Le premier béton est attendu à Penly fin 2028, pour une mise en service du premier réacteur vers 2038.
Pour financer ce chantier, la France a notifié à Bruxelles, en novembre 2025, un montage inspiré du précédent tchèque de la centrale de Dukovany : un prêt bonifié de l’État couvrant jusqu’à 60 % du coût de construction, un contrat sur différence de quarante ans (l’État compense EDF si le prix de marché de l’électricité tombe sous un prix de référence, et EDF lui reverse l’excédent dans le cas inverse), un partage des risques de dépassement de coûts au-delà des quinze premiers milliards d’euros, et un prêt d’actionnaire d’EDF pour les 40 % restants.
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Pourquoi Bruxelles s’inquiète de la position d’EDF
Le 31 mars 2026, la Commission européenne a ouvert une enquête approfondie sur ce dispositif (affaire SA.119469), formalisée par une décision publiée au Journal officiel de l’UE le 7 mai. Bruxelles reconnaît l’existence de défaillances de marché et admet le caractère stratégique du projet, mais doute que les mesures notifiées préservent un équilibre suffisant pour la concurrence sur le marché électrique français, où EDF produit plus de 75 % de l’électricité.
« Il est essentiel de s’assurer que l’aide est strictement limitée à ce qui est nécessaire », avait fait valoir la Commission en ouvrant son enquête, redoutant que le dispositif « puisse consolider ou renforcer indirectement la position dominante d’EDF ». Paris avait de son côté qualifié cette procédure d’« étape classique et attendue lorsque des dispositifs d’aides complexes sont déployés », tout en rappelant que la construction des six réacteurs « appelle une décision finale d’investissement d’ici la fin de l’année 2026 ».
Deux contreparties réclamées, dans l’ombre de l’ARENH disparu
Selon la presse économique française, fin octobre, deux contreparties concrètes seraient désormais réclamées par la Commission avant un éventuel feu vert. La première consisterait à donner aux concurrents d’EDF un accès à une partie de la production des futurs EPR2, les volumes, les prix, les canaux de vente et les garanties de non-discrimination restant à définir. La seconde porterait sur un renforcement des interconnexions électriques transfrontalières, notamment via le réseau de transport RTE, afin de mieux intégrer le marché français au reste de l’Europe.
Cette première piste rappelle, sans le reproduire à l’identique, l’esprit de l’ARENH : ce dispositif, en vigueur de 2011 à fin 2025, obligeait EDF à céder jusqu’à 100 térawattheures par an à ses concurrents, à un prix fixé à 42 euros le mégawattheure, un niveau qui s’était révélé très bas lors de la flambée des prix de 2022-2023. Le dispositif a pris fin le 31 décembre 2025 sans remplaçant structurel, laissant un vide que l’accès des tiers aux EPR2 pourrait, sur quarante ans, contribuer à combler.
Une décision suspendue à un calendrier serré
EDF doit arrêter sa décision finale d’investissement sur les six EPR2 avant la fin de l’année 2026, mais cette décision suppose, en amont, un accord des autorités européennes sur le schéma de financement. Or une enquête approfondie de ce type dure en général entre douze et dix-huit mois, ce qui situerait la décision de Bruxelles entre mars et septembre 2027, bien après l’échéance visée par la France.
Deux scénarios sont désormais sur la table : un compromis politique accéléré entre Paris et Bruxelles dans les prochaines semaines, ou un glissement de la décision européenne à 2027, avec un décalage de l’ensemble du calendrier du programme EPR2. Dans ce second cas, la décision de la Commission pourrait tomber en pleine campagne présidentielle française de 2027, un contexte qui ne facilitera pas la recherche d’un compromis technique sur un dossier déjà hautement politique.
Sources
- Connaissance des Énergies (dépêche AFP), 31 mars 2026 : citations officielles de la Commission européenne et du gouvernement français au moment de l’ouverture de l’enquête approfondie.
- Reporterre : analyse des enjeux de concurrence posés par les aides d’État à EDF pour l’EPR2.