41 Rafale pour un format qui en exige 51 : le casse-tête de l’aéronavale française

Lors de sa dernière audition au Sénat, l’amiral Nicolas Vaujour a dressé un constat sans détour : l’aéronavale française devra gérer dans les prochaines années une transition « sensible et complexe », le temps de faire coexister des Rafale vieillissants, un standard F5 encore à préciser et un futur chasseur de nouvelle génération.

Un format de 51 avions, mais seulement 41 en ligne

C’est le chiffre qui résume la difficulté : la Marine nationale dispose aujourd’hui d’une quarantaine de Rafale M, alors que le format officiellement reconnu de son aéronautique navale est de 51 appareils. Un écart que l’amiral Nicolas Vaujour, qui vient d’achever son mandat de chef d’état-major de la Marine (CEMM), a rappelé lors de son ultime audition devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, dont le compte rendu vient d’être publié.

La Marine nationale a été la toute première à recevoir des Rafale, dès le tournant des années 2000. Un privilège qui se retourne aujourd’hui contre elle : « En conséquence, nous devrons les remplacer en premier », a résumé l’amiral Vaujour. Des études sur le vieillissement des cellules sont actuellement menées conjointement avec Dassault Aviation, sans que leurs conclusions ne soient encore connues. Elles détermineront si la flotte doit être réduite en attendant l’arrivée des appareils de nouvelle génération.

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F4, F5 ou drones : la Marine cherche son curseur

Le calendrier industriel n’aide pas à lever les doutes. La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 en cours d’actualisation prévoit de décaler la livraison de 20 Rafale, initialement attendus en 2031-2032, vers 2033-2034, afin de les livrer directement au standard F5 plutôt qu’au F4. Une sixième tranche de production, un temps évoquée pour 2029 avec 45 appareils F5 dont 12 destinés à la Marine, ne figure plus explicitement dans les priorités actuelles : les rapporteurs parlementaires Jean-Louis Thiériot et Yannick Chenevard ont indiqué que l’effort porte d’abord sur le renouvellement des forces aériennes stratégiques avant 2035, le Rafale F5 devant être en mesure d’emporter le futur missile nucléaire ASN4G.

Pour l’aéronautique navale, la question reste donc ouverte : « Faut-il passer directement au F5 ou faut-il acheter encore quelques Rafale F4, en tenant compte bien sûr de la capacité de production de Dassault Aviation dans les années à venir ? », s’est interrogé l’amiral Vaujour devant les sénateurs. Il a précisé que le « calendrier des Rafale Marine F5 est encore à affiner », en cohérence avec l’entrée en service du porte-avions de nouvelle génération, actuellement dénommé « France Libre », prévue en 2038.

À plus long terme, l’incertitude porte aussi sur le successeur du Rafale. Le projet de chasseur nouvelle génération (NGF), pilier du Système de combat aérien du futur (SCAF) associant la France, l’Allemagne et l’Espagne, reste en question. Le PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier, a plaidé cette semaine pour le lancement rapide d’un démonstrateur : « Il faut se jeter à l’eau maintenant pour ne pas subir les développements américains et pour maintenir les compétences industrielles. […] Il y a un temps pour tergiverser et un temps pour décider », a-t-il déclaré, évoquant un premier vol possible en 2031-2032 si la décision de lancement est prise rapidement. En l’état, l’amiral Vaujour a dessiné la trajectoire probable de l’aviation embarquée française : « vers un groupe aérien embarqué comportant des Rafale F5, quelques Rafale F4 éventuellement, des drones et, enfin, le chasseur de nouvelle génération ».

Un autre chantier attend la Marine : la patrouille maritime

Le renouvellement de la chasse embarquée n’est pas le seul dossier sensible évoqué par l’ancien CEMM. La flotte des 18 avions de patrouille maritime Atlantique 2, portés au standard 6, doit elle aussi être remplacée, cette fois par un programme basé sur l’A321XLR d’Airbus qui entre dans sa phase de réalisation. Le calendrier y est tout aussi resserré : premier avion attendu en 2034, première capacité opérationnelle en 2035, pleine capacité un peu plus tard, pour un retrait de service des Atlantique 2 fixé à 2040.

« Cela fait un biseau assez rapide ; nous n’avons donc pas le droit à l’erreur », a averti l’amiral Vaujour, avant de préciser que le renouvellement du contrat Océan, qui couvre l’entretien des avions de patrouille maritime, doit intervenir fin 2026 ou début 2027. Les industriels sont donc appelés à garantir la continuité capacitaire sur la décennie 2035-2040.

Indicateur Chiffre
Format reconnu de l’aéronautique navale 51 appareils
Rafale M actuellement en ligne environ 41
Report de livraison de 20 Rafale (LPM actualisée) de 2031/32 à 2033/34
Entrée en service du porte-avions « France Libre » 2038
Avions de patrouille maritime Atlantique 2 à remplacer 18, standard 6
Retrait de service des Atlantique 2 2040

Entre le vieillissement accéléré des cellules de Rafale M, exposées aux contraintes de l’appontage et à un environnement marin corrosif, l’incertitude sur le calendrier du standard F5 et l’attente d’un successeur encore à définir, l’aéronautique navale française aborde une décennie de transition sans filet. L’amiral Vaujour a résumé la difficulté par une formule sobre : « tout est une question de curseurs », et « de manière certaine, il faudra réinterroger les formats actuels et ajuster les curseurs ».

Rafale Marine porte-avions Charles de Gaulle

Les prochains rendez-vous à surveiller : le lancement, ou non, d’un démonstrateur pour le chasseur de nouvelle génération, le calendrier définitif des livraisons Rafale F5 pour la Marine, la notification du contrat Océan de maintenance des Atlantique 2 attendue fin 2026 ou début 2027, et surtout la mise en service du porte-avions « France Libre » à l’horizon 2038, qui doit clarifier la composition finale du groupe aérien embarqué.

Sources

  • Zone Militaire (Opex360), 26 juillet 2026 : compte rendu détaillé de la dernière audition de l’amiral Nicolas Vaujour devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, avec citations directes.
  • Ministère des Armées, DGA : actualités officielles de la Marine nationale et de la DGA sur les programmes en cours.