11 ans après son installation, ce mât unique en France menace de disparaître
Unique en France, le mât de mesures de Fécamp a lancé la recherche sur l'éolien en mer. Faute de financement, son démantèlement est désormais envisagé.
Onze ans après avoir été planté en pleine mer, avant même la première éolienne du parc de Fécamp, le mât de mesures qui a vu naître l’éolien offshore français pourrait être démantelé faute de financement. Un paradoxe pour un outil que ses propres chercheurs qualifient d’unique dans le pays.
Un témoin des tout débuts de l’éolien en mer français
Installé au large de Fécamp (Seine-Maritime) dès 2015, soit bien avant la construction du parc éolien lui-même, le mât de mesures est le tout premier actif d’énergies marines renouvelables jamais déployé en France. À l’époque, EDF Renouvelables en a besoin pour caractériser le site avant d’y planter les 71 turbines Siemens Gamesa de 7 MW qui composent aujourd’hui le parc. Mais loin de prendre sa retraite une fois le parc raccordé, l’instrument a continué de collecter, année après année, des données sur le vent, les courants, les vagues et la biodiversité marine à cet endroit précis de la Manche.
En 2023, EDF Renouvelables lègue le mât à l’association France Energies Marines (FEM), qui en fait depuis la pièce maîtresse d’un programme de recherche baptisé DRACCAR. Devenue une plateforme expérimentale à part entière, la structure permet désormais d’étudier les interactions entre les éoliennes et leur environnement, mais aussi de tester de nouveaux équipements de mesure en conditions réelles. Pour la filière, c’est un outil que son intérêt scientifique rend, de l’aveu même des chercheurs qui l’exploitent, unique en son genre dans le pays.
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DRACCAR, une recherche à 8,2 millions d’euros
Lancé le 9 mai 2023, DRACCAR est présenté par ses promoteurs comme la première plateforme française de recherche en mer dédiée à l’éolien offshore. Le programme, doté d’un budget initial de 8,2 millions d’euros, se décline en six thématiques qui vont de l’écosystème marin pris dans son ensemble jusqu’au comportement propre du mât face aux courants et à la houle.
Concrètement, certaines équipes suivent la mégafaune marine, mammifères, poissons et oiseaux confondus, pendant que d’autres étudient les ressources halieutiques et le biofouling qui colonise les fondations, un phénomène connu sous le nom d’effet récif. D’autres encore se concentrent sur les processus hydrosédimentaires qui se jouent juste autour du mât, ou affinent la connaissance du vent et de la turbulence éolienne à cet endroit précis de la Manche, des données précieuses pour mieux dimensionner les prochaines générations d’éoliennes offshore.
Quatre institutions pilotent le programme : France Energies Marines pour la coordination globale, l’Université de Caen Normandie avec trois de ses laboratoires, l’Université Le Havre Normandie et l’INSA Rouen Normandie. La Région Normandie y contribue à hauteur de 5,9 millions d’euros au total, via des fonds européens FEDER (3,5 millions d’euros pour France Energies Marines et 2,4 millions d’euros pour les trois établissements normands). Hubert Dejean de La Bâtie, vice-président de la Région chargé de la transition environnementale et énergétique, résume l’ambition du programme : « DRACCAR va accompagner la compréhension des interactions entre l’éolien en mer et l’environnement », quand sa collègue Julie Barenton Guillas, vice-présidente chargée de l’enseignement supérieur, de la recherche et du numérique, met en avant « le soutien conséquent de la Région Normandie » apporté au projet. Pour Mourad Boukhalfa, directeur de l’INSA Rouen Normandie, le mât constitue « un formidable outil de développement et de vérification des modèles », tandis qu’Herveline Gaborieau, directrice générale de France Energies Marines, insiste sur la valeur des « différentes données de terrain qui sont collectées » depuis onze ans sur ce site unique.
| Repère | Donnée |
|---|---|
| Installation du mât | 2015, avant la construction du parc |
| Parc éolien de Fécamp | 71 turbines Siemens Gamesa de 7 MW |
| Legs du mât à France Energies Marines | 2023, par EDF Renouvelables |
| Lancement du programme DRACCAR | 9 mai 2023 |
| Budget initial de DRACCAR | 8,2 millions d’euros |
| Financement de la Région Normandie (FEDER) | 5,9 millions d’euros au total |
Le spectre du démantèlement
C’est au musée des Pêcheries de Fécamp que le constat a été dressé, le jeudi 15 octobre 2026, lors de la présentation des premiers résultats du programme.
Maintenir une infrastructure de mesure en haute mer coûte cher : entretien de la structure, maintenance des capteurs, campagnes de relevé par bateau. Sans ressources financières nouvelles et significatives, le mât de Fécamp pourrait purement et simplement être démantelé dans les prochaines années, malgré l’intérêt scientifique et industriel qu’il représente pour toute une filière en plein essor.

Un démantèlement ne signerait toutefois pas nécessairement la fin de l’aventure scientifique de l’instrument. Les équipes qui le pilotent y voient au contraire une occasion de recherche à part entière : étudier les méthodes de démantèlement des structures offshore elles-mêmes, et leurs effets sur l’environnement marin, un sujet appelé à devenir central à mesure que les premiers parcs éoliens offshore construits en Europe approcheront de leur fin de vie. Un paradoxe presque heureux, en somme, pour un outil qui aurait ainsi l’occasion d’étudier sa propre fin de vie comme il a étudié, depuis onze ans, la naissance de la filière.
Reste que l’équation reste d’abord financière, et qu’elle illustre une difficulté plus large : celle de financer dans la durée des outils de recherche marine que la France dit vouloir développer pour accompagner l’essor de l’éolien en mer, alors même que ce dernier continue de se développer sur ses façades maritimes. Le mât de Fécamp, premier du genre installé dans le pays, se retrouve ainsi à la croisée de deux temporalités opposées : celle, longue, de la recherche scientifique sur les écosystèmes marins, qui a besoin de séries de données continues pour produire des résultats solides, et celle, plus courte, des budgets annuels qui financent aujourd’hui son maintien en mer. France Energies Marines n’a pas communiqué de date butoir précise pour trouver de nouvelles ressources, mais l’association a clairement affiché, lors de la présentation du 15 octobre, que le statu quo n’était pas tenable indéfiniment.
Source
- Communiqué de lancement du programme DRACCAR, Région Normandie, 9 mai 2023 : budget, partenaires, thématiques de recherche et citations des responsables du programme.