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11,5 milliards d’euros en suspens : la Norvège doute de son modèle naval

14 mois après avoir écarté la France, la Norvège n'a toujours pas signé son contrat de frégates avec Londres. Le contraste avec le choix suédois interroge.

frégate française Amiral Ronarc'h

Quatorze mois après avoir écarté les frégates françaises au profit d’une offre britannique, la Norvège n’a toujours pas signé le contrat d’achat correspondant. Un retard qui, à Oslo, commence à inquiéter et qui remet en lumière le choix inverse fait par la Suède.

Un contrat de 11,5 milliards d’euros toujours en suspens

En août 2025, la Norvège avait tranché en faveur du Royaume-Uni pour renouveler sa flotte de frégates : les nouveaux bâtiments seraient des Type 26, construits par BAE Systems, pour un contrat évalué à 11,5 milliards d’euros. La France, via les frégates de défense et d’intervention (FDI) de Naval Group, repartait une fois de plus bredouille d’un appel d’offres naval en Europe du Nord.

Bientôt quatorze mois plus tard, pourtant, rien n’a été officiellement signé entre Oslo et Londres. C’est ce que rapporte Mer et Marine dans son édition du 23 octobre, relevant un retard « anormal » qui commence à interroger dans le royaume scandinave. Les Norvégiens restent dans le flou quant à la crédibilité du calendrier de livraison de leurs futures frégates, dans un contexte où l’industrie navale britannique cumule par ailleurs les déboires sur d’autres programmes.

Lire en complément: « Une immense victoire » : la France va bannir les chalutiers géants de la Manche-Est

Des compensations industrielles qui coincent

D’après la presse norvégienne citée par Mer et Marine, l’obstacle résiderait notamment dans le montant des compensations industrielles que le Royaume-Uni s’était engagé à honorer lors de la conclusion de l’accord, l’an dernier. Ces compensations, courantes dans les grands contrats d’armement, consistent généralement à faire travailler une partie de l’industrie du pays acheteur sur le programme, ou sur d’autres contrats connexes, en contrepartie de la commande. Cet obstacle pourrait être levé grâce à l’achat, par les Britanniques, de navires multi-missions auprès de la Norvège, ce qui équilibrerait la balance industrielle entre les deux pays.

Ce flou prolongé a un coût politique. Dans un pays où la défense fait l’objet d’un large consensus, mais où chaque grand contrat naval est scruté de près par la presse et le Parlement, l’absence de signature plus d’un an après l’annonce du choix britannique nourrit les interrogations sur la solidité de l’accord lui-même, et sur la capacité de l’industrie navale britannique à tenir ses engagements de livraison.

Dans son édition du 18 octobre, le quotidien norvégien Aftenposten observait un contraste frappant avec un autre dossier naval européen, qui illustre bien l’ampleur du retard pris par le dossier britannique.

Ce contraste, c’est celui du choix fait par la Suède. Contrairement à la Norvège, Stockholm a retenu l’offre française et commandé quatre frégates de défense et d’intervention à Naval Group. Résultat : il s’est écoulé moins de six mois entre la décision suédoise et le lancement de la construction de la première unité au chantier de Lorient, qui doit livrer le Luleå dès 2030.

La situation est jugée « un brin ironique » par Aftenposten, selon Mer et Marine : l’offre française, écartée par Oslo en août 2025 au profit de la proposition britannique, aura permis à un autre pays scandinave de voir son programme naval avancer bien plus vite que celui choisi par la Norvège elle-même.

Dossier Norvège → Royaume-Uni Suède → France
Choix retenu Type 26 (BAE Systems), août 2025 FDI (Naval Group), 2025
Montant 11,5 milliards d’euros non communiqué
Délai décision → début de construction 14 mois, contrat toujours pas signé moins de 6 mois
Livraison de la première unité calendrier incertain Luleå, dès 2030

Le même jour, Mer et Marine rapportait un second indice de ce flottement du modèle naval norvégien : une note au marché publiée le 20 octobre par l’agence d’acquisition de défense Forsvarsmateriell (FMA), qui détaille le programme P1118 de navires militaires standardisés. Jusqu’ici, la doctrine officielle voulait des navires bâtis exclusivement dans des chantiers norvégiens, au nom de la sécurité d’approvisionnement et de la préservation des compétences nationales.

Ce discours a glissé. La secrétaire d’État à la Défense, Marte Gerhardsen, parle désormais d’une large compétition à laquelle les chantiers norvégiens « auront la possibilité de participer », plutôt que d’une réservation automatique. L’ouverture n’est toutefois pas totale : la coque pourra être construite hors de Norvège, mais sous deux conditions dont le détail n’a pas été intégralement précisé par l’agence. Dans le même temps, Oslo lance d’abord les seuls grands navires de ce programme, partagés avec le Royaume-Uni et la Lituanie, et reporte sans date les 18 navires côtiers qui doivent former l’essentiel de la future flotte norvégienne.

Cette évolution de la doctrine norvégienne, même limitée, est suivie avec attention par l’industrie navale française, qui a fait de l’exportation de ses frégates un axe stratégique depuis plusieurs années. Perdre un appel d’offres ne signifie pas nécessairement perdre tout accès à un marché : un assouplissement des règles de construction, même encadré par des conditions encore floues, peut, à terme, rouvrir des discussions que la doctrine du « tout norvégien » avait jusqu’ici fermées.

Un contre-exemple suédois, et le calendrier qui reste à écrire

Rien n’indique, à ce stade, qu’une signature du contrat de frégates avec Londres soit imminente, ni que la Norvège revienne sur son choix de 2025. Mais l’addition de ces deux dossiers, un contrat britannique qui patine et une doctrine de construction nationale qui s’assouplit, dessine une Norvège navale moins sûre de ses certitudes qu’il y a un an.

Pour Naval Group, qui construit déjà la première FDI suédoise à Lorient, l’épisode normand n’offre pas de débouché immédiat, mais il illustre, par la comparaison, la rapidité avec laquelle un programme peut avancer lorsque le contrat est signé sans attendre. De quoi observer avec attention, dans les prochains mois, si l’ouverture du programme P1118 aux chantiers étrangers s’accompagne d’une clarification du dossier des grandes frégates.

Sources

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