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90 % de trafic envolé : à Rennes, Unseenlabs a suivi depuis l’espace la crise du détroit d’Ormuz

Depuis Cesson-Sévigné, la PME Unseenlabs a suivi par satellite l'effondrement du trafic et les navires AIS éteint du détroit d'Ormuz en 2026.

à Rennes, Unseenlabs a suivi depuis l'espace la crise du détroit d'Ormuz

Depuis l’espace, la petite entreprise rennaise Unseenlabs a suivi, heure par heure, l’effondrement du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz pendant la crise ouverte fin février 2026 entre Israël, les Etats-Unis et l’Iran. Ses satellites ont aussi repéré des navires qui avaient coupé leur système d’identification automatique.

Un trafic maritime divisé par dix dans l’un des passages les plus stratégiques au monde

Le détroit d’Ormuz relie le golfe Persique au golfe d’Oman. Environ un quart du commerce maritime mondial de pétrole y transitait avant la crise (20,9 millions de barils par jour au premier semestre 2025), aux côtés de plus d’un cinquième du gaz naturel liquéfié mondial, en grande partie en provenance du Qatar, et d’environ un tiers des engrais échangés par voie maritime. Les oléoducs saoudiens et émiratis, seules alternatives terrestres, ne peuvent pas compenser ces flux. Cinq segments actifs de câbles sous-marins de télécommunications traversent également le détroit.

Le 28 février 2026, des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, suivies de représailles iraniennes, ont fait chuter les passages quotidiens d’environ 130 en février à 6 en mars, selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced). Mi-avril, près de 2 000 navires et 20 000 marins se sont retrouvés bloqués dans le Golfe, d’après l’Organisation maritime internationale (OMI). Un cessez-le-feu en avril n’a ramené le trafic qu’à environ 10 % de son niveau d’avant-crise. De nouvelles attaques en juillet ont fait retomber les transits moyens d’environ 45 à 13 par jour, selon les données de Kpler, et fin août, jusqu’à 400 navires restaient encore incapables de sortir en sécurité, toujours selon l’OMI. En septembre, environ 40 % des exportations de brut du Golfe hors Iran contournaient déjà Ormuz, et certains pétroliers transitaient AIS éteint. Le 21 septembre, les satellites d’Unseenlabs n’ont permis de suivre que deux cargos sur zone, sans compter d’éventuels passages sans émission AIS.

La société rennaise situe elle-même l’ampleur du décrochage : le 27 février, dernier jour avant la chute, environ 160 navires par jour apparaissaient encore dans les données déclarées. Le trafic est ensuite tombé sous la barre des 20 navires par jour, soit près de 90 % sous son niveau d’avant-guerre, et y est resté jusqu’au 25 mai au moins.

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Depuis Cesson-Sévigné, des satellites qui voient ce que l’AIS ne montre pas

Unseenlabs a été fondée en 2015 par trois frères, Clément, Jonathan et Benjamin Galic, et s’est installée à Cesson-Sévigné, dans la métropole rennaise. Son premier satellite, BRO-1, a été lancé en 2019 ; la constellation en orbite basse (500 à 600 km d’altitude) compte aujourd’hui une quinzaine de nanosatellites, avec une nouvelle génération plus lourde et plus puissante lancée en juillet 2026. L’entreprise emploie plus de 100 personnes, a levé au total 112,5 millions d’euros, dont 85 millions lors d’un tour de table en 2024, et affiche une rentabilité tout en visant 100 millions d’euros de revenus d’ici 2029. Elle est soutenue, entre autres, par la Direction générale de l’armement (DGA), l’Agence de l’innovation de défense (AID), l’Agence spatiale européenne (ESA) et Bpifrance, et compte parmi ses clients la Marine nationale française ainsi que plusieurs marines et administrations douanières étrangères. Depuis juin 2025, elle est aussi devenue le premier fournisseur de données radiofréquence spatiales intégré au programme européen Copernicus.

Sa technologie consiste à intercepter, depuis l’espace, les signaux radiofréquence émis par les équipements de bord des navires, puis à comparer ces détections aux positions déclarées par le système d’identification automatique (AIS). Un signal RF repéré sans position AIS correspondante est qualifié de « RF-only » : il peut s’agir d’un navire ayant volontairement coupé son AIS. Pour le détroit d’Ormuz, Unseenlabs a opéré 3 à 4 collectes par jour entre fin février et fin mai 2026, avec un contexte élargi jusqu’à septembre. La société le précise elle-même : ces observations établissent où et quand une activité a été détectée, mais ne permettent ni de connaître les intentions d’un navire, ni d’établir un lien avec d’éventuels dommages à une infrastructure.

Les chiffres illustrent la dégradation progressive du suivi. Le 7 mars à 9h49 UTC, 555 corrélations RF-AIS ont été recensées, pour une activité RF-only d’environ 1,8 %. Dès le lendemain, 8 mars à 6h45 UTC, seules 228 corrélations ont été comptées, mais la part RF-only avait presque triplé, à environ 12 %, concentrée majoritairement dans la zone sous contrôle iranien. Le 31 mars, 65 navires ont été détectés par radiofréquence sans position AIS, soit 9,13 % de l’activité observée, beaucoup à proximité des câbles sous-marins au large d’Oman et des Emirats arabes unis. En mai, après la pause du projet américain « Freedom », les détections RF-only ont de nouveau bondi, avec un pic d’environ 47 détections. Un cas emblématique concerne un pétrolier sous sanctions : entre le 12 et le 13 mai, son signal AIS s’est interrompu à trois reprises, dont une coupure de plus de treize heures, avant qu’une émission radiofréquence ne permette de le localiser près d’un mouillage au large des Emirats, lors de la dernière coupure.

« La radiofréquence constitue la première couche de la surveillance maritime, avec une vision exhaustive d’une très large zone », expliquait Clément Galic, qui dirige Unseenlabs, avant même la crise d’Ormuz, en présentant les atouts de cette approche : une couverture 100 à 1 000 fois plus large que celle d’un satellite optique, une précision de localisation de un à cinq kilomètres, et un repassage sur une même zone toutes les trente minutes, contre six heures auparavant avec les générations précédentes de satellites.

Un outil de surveillance utile, mais qui ne remplace pas l’enquête

Unseenlabs met en garde sur les limites de son approche. Le 7 mars, les Gardiens de la révolution iraniens ont revendiqué une frappe de drone sur le pétrolier Prima : il s’agit d’une revendication, non d’un fait vérifié par les données de l’entreprise, et le calendrier des détections RF-only ne prouve à lui seul aucune causalité. Les usages de ces données restent néanmoins nombreux pour les clients de la société : sécurité maritime et lutte contre la pêche illégale, protection des zones économiques exclusives et des câbles sous-marins, évaluation des risques par les assureurs maritimes, ou encore soutien à des initiatives environnementales et réglementaires.

La séquence d’Ormuz illustre aussi une bascule technologique : les observations initiales de la crise ont été réalisées avant le premier lancement de la génération 2 des satellites d’Unseenlabs, en juillet 2026. Celle-ci couvre des bandes de fréquences plus larges (de 1 à 12 GHz, bandes L, S, C et X) et doit permettre d’étendre la détection aux radars maritimes, aux communications satellitaires et aux sources de brouillage des systèmes de positionnement par satellite (GNSS), un enjeu croissant dans une zone où les perturbations de la navigation se sont multipliées depuis le printemps.

Date Événement ou mesure Trafic déclaré ou activité RF-only
27 février 2026 Veille des frappes américano-israéliennes ~160 navires déclarés par jour
Mars à fin mai 2026 Après le début de la crise Moins de 20 navires/jour, soit ~90 % sous le niveau d’avant-guerre
7 mars 2026, 9h49 UTC 555 corrélations RF-AIS ~1,8 % d’activité RF-only
8 mars 2026, 6h45 UTC 228 corrélations RF-AIS ~12 % d’activité RF-only (zone sous contrôle iranien)
31 mars 2026 65 navires détectés par RF sans AIS 9,13 % de l’activité observée
Mai 2026 Après la pause du projet américain « Freedom » Pic d’environ 47 détections RF-only
21 septembre 2026 Suivi quotidien 2 cargos seulement suivis sur zone

Sept mois après les premières frappes, la situation dans le détroit reste instable : les tensions entre Téhéran, Washington et Tel-Aviv n’ont jamais totalement reflué, et une partie du trafic pétrolier continue de contourner durablement Ormuz. Pour Unseenlabs, cette séquence confirme surtout la place prise par les PME spatiales françaises dans le renseignement maritime, à l’heure où la saturation du détroit, la multiplication des navires naviguant AIS éteint et la montée des brouillages GNSS rendent les outils de surveillance classiques de plus en plus insuffisants. La société doit présenter ses dernières solutions début novembre au salon Euronaval, à Villepinte, où la surveillance des espaces maritimes figurera parmi les thèmes majeurs de cette 30e édition, marquée par un réarmement naval mondial.

Sources

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