13 100 tonnes de sargasses en six mois : la Martinique bat son record et cherche une issue à Cancún
Entre le 1er mars et le 20 septembre 2026, la Martinique a ramassé 13 100 tonnes de sargasses, près du double du total de toute l’année 2025. Alors que ces algues ne connaissent plus de véritable saison, une conférence internationale s’est tenue début octobre à Cancún pour tenter d’organiser une réponse commune.
Une marée d’algues qui ne s’arrête plus
Le chiffre donne la mesure de l’aggravation : 13 100 tonnes de sargasses collectées sur les côtes martiniquaises entre le 1er mars et le 20 septembre 2026, contre 7 000 tonnes sur l’ensemble de l’année 2025. Entre 20 000 et 22 000 habitants de l’île sont directement exposés aux gaz toxiques, sulfure d’hydrogène et ammoniac, que dégagent ces algues brunes quarante-huit heures après leur échouement sur le sable.
Thierry Lebrun, médecin de 69 ans installé en Martinique, résume le basculement en quelques mots : « Avant, c’était le paradis ici. Maintenant, c’est l’enfer ». Il rapporte chez ses patients des maux de tête récurrents, des irritations oculaires et des écoulements nasaux liés à l’exposition prolongée aux émanations. Spécialiste des sargasses au Parc naturel marin de Martinique, Lilia Leconte observe un changement plus profond encore que le seul volume : « Depuis deux ans, il n’y a plus de saisonnalité », alors que les échouements massifs restaient auparavant concentrés entre février et octobre.

Les premiers échouements notables sur les côtes martiniquaises remontent à une quinzaine d’années, avant une nette aggravation à partir de 2018. L’exaspération de la population s’est traduite par des manifestations en janvier puis en juillet 2026, les habitants des communes les plus touchées réclamant des moyens à la hauteur du phénomène.
La disparition de la saisonnalité change la nature même du problème pour les pouvoirs publics locaux. Lorsque les sargasses n’envahissaient les plages que quelques mois par an, les collectivités pouvaient concentrer leurs moyens humains et matériels sur une fenêtre limitée, puis souffler le reste de l’année. Avec des échouements désormais répartis sur les douze mois, les équipes de ramassage et les dispositifs de surveillance sanitaire doivent rester mobilisés en permanence, ce qui pèse directement sur des budgets communaux déjà sous tension.
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Des moyens de lutte qui peinent à suivre le rythme
Face à l’ampleur du phénomène, le Groupement d’intérêt public Sargasses Martinique dispose d’un budget de 4,9 millions d’euros pour 2026, financé à 80 % par l’État français et à 20 % par les collectivités locales. Cette enveloppe se répartit entre 2,3 millions d’euros pour la collecte en mer et 1 million d’euros pour les barrages flottants, dont 15 kilomètres sont déjà installés le long du littoral, avec 10 à 12 kilomètres supplémentaires prévus dans les deux prochaines années.
À l’échelle communale, l’effort se révèle tout aussi considérable. Félix Mérine, maire de la commune du Robert, décrit des administrés qui « en ont marre des sargasses » et alerte sur la saturation prochaine du site de dépôt de Pontaléry, qui « va bientôt déborder » selon ses propres mots. Sa commune a dépensé plus de 4 millions d’euros en dix ans pour faire face au phénomène, avec des moyens qui restent artisanaux au regard des volumes en jeu : six agents municipaux et une pelle mécanique, capables de ramasser jusqu’à 5 tonnes d’algues par jour.
Transformer le fléau en ressource, un objectif encore hors de portée
Une étude du Cerom (Comptes économiques rapides pour l’outre-mer, associé à l’Insee, l’Iedom et l’Agence française de développement) a chiffré l’ampleur du problème à l’échelle des deux îles concernées : 16 % du littoral martiniquais, soit 70 kilomètres répartis sur 9 communes, et 12 % du littoral guadeloupéen, soit 83 kilomètres sur 14 communes, sont régulièrement touchés par les échouements. Entre 2018 et 2025, environ 700 patients ont été suivis pour des troubles liés aux émanations toxiques, pour un coût économique estimé à 1,5 million d’euros par an en Martinique selon une étude de la chambre de commerce et d’industrie locale datant de 2018.
Le Cerom identifie plusieurs pistes de valorisation des sargasses : compost et engrais, bioéthanol, charbon végétal et biomatériaux. Mais aucune de ces filières n’a atteint la phase industrielle, freinée par des investissements de traitement coûteux, par la présence de métaux lourds comme l’arsenic et le chlordécone dans les algues collectées, et par une réglementation française et européenne stricte. Un point juridique reste même à trancher avant toute exploitation à grande échelle : déterminer si la sargasse doit être considérée comme une ressource valorisable ou comme un déchet, un statut qui change entièrement les possibilités de traitement. En attendant, le stockage des algues collectées doit encore coûter 1,4 million d’euros en Martinique et 1,8 million d’euros en Guadeloupe.
C’est dans ce contexte qu’une conférence internationale s’est tenue les 1er et 2 octobre 2026 à Cancún, au Mexique, réunissant l’Union européenne et plusieurs pays caribéens autour de ce fléau régional qui ne connaît plus de frontières ni, désormais, de saison. Pour la Martinique comme pour la Guadeloupe, la seule issue durable ne se jouera pas uniquement sur les plages à coups de pelles mécaniques et de barrages flottants, mais aussi sur ce terrain juridique et industriel encore largement en friche, celui d’une filière capable de transformer la contrainte en ressource.
Avec 10 à 12 kilomètres de barrages flottants supplémentaires annoncés pour les deux prochaines années et un statut juridique de la sargasse toujours en discussion, la Martinique et la Guadeloupe s’apprêtent à affronter une nouvelle année sans certitude sur le volume d’algues qui s’échouera sur leurs côtes, ni sur la date à laquelle une filière de valorisation industrielle pourrait enfin transformer ce fléau en ressource.
Sources
- Figaro Nautisme (dépêche AFP), 30 septembre 2026 : chiffres de collecte 2026, témoignages de Thierry Lebrun, Félix Mérine et Lilia Leconte, conférence de Cancún.
- Outremers360, analyse du Cerom : chiffres sur le littoral affecté, impact sanitaire et économique, pistes et freins à la valorisation des sargasses.