72 milliards de livres en jeu : Greenpeace menace la Couronne britannique d’un procès sur l’éolien

Greenpeace UK a adressé le 1er octobre une mise en demeure à la Crown Estate, l’organisme qui gère le domaine maritime de la Couronne britannique, en menaçant de la traîner en justice. En cause, la façon dont elle fixe désormais les redevances versées par les développeurs de parcs éoliens offshore, jugées responsables d’une facture qui pourrait grimper jusqu’à 72 milliards de livres sterling pour les consommateurs britanniques.

Un appel d’offres relancé sans plafond, pour un parc abandonné en janvier

L’affaire part d’un projet bien concret, le parc éolien Morgan, prévu au large des côtes du Lancashire, en mer d’Irlande, pour une puissance de 1,5 gigawatt. Attribué en 2021 à un consortium associant EnBW et JERA Nex BP, ce projet a été abandonné en janvier 2026 pour des raisons économiques. La Crown Estate a alors relancé en juillet 2026 un appel d’offres accéléré pour retrouver un développeur avant la fin de l’année, mais en conservant le système de tarification mis en place depuis octobre 2025 : une enchère dite « à horloge ascendante », où les candidats se font concurrence sur une redevance d’exclusivité de site qui n’est plafonnée à aucun niveau, et qui s’étale sur vingt années d’exploitation.

C’est précisément ce système sans plafond que Greenpeace UK conteste. Selon l’organisation, cette structure de redevances obligerait les développeurs à vendre leur électricité entre 30 % et 59 % plus cher que si ces frais n’existaient pas, un surcoût qui se répercute mécaniquement sur les factures d’électricité des ménages britanniques. Avant octobre 2025, la Crown Estate attribuait les zones maritimes selon des modalités différentes ; le passage à cette enchère ascendante sans plafond a, selon Greenpeace, fait bondir ses propres revenus tirés de l’éolien offshore, au moment même où les développeurs réclamaient davantage de visibilité sur leurs coûts pour relancer des projets comme Morgan.

Lire en complément: 1,58 million de km² : ce que révèlent les satellites sur les nappes d’hydrocarbures

Jusqu’à 72 milliards de livres sterling de surcoût annoncés par une étude d’Oxford

Pour chiffrer l’impact, Greenpeace s’appuie sur une étude de l’université d’Oxford qui évalue le surcoût total pour les consommateurs britanniques entre 36 et 72 milliards de livres sterling sur la période 2035 à 2054. Ramené à l’échelle d’un foyer, l’impact atteindrait entre 19 et 38 livres sterling par an dès 2035, s’ajoutant à une facture énergétique moyenne déjà fixée à 1 723 livres sterling par an depuis le 1er octobre, et pouvant grimper jusqu’à 38 livres de surcoût annuel selon les scénarios les plus défavorables présentés par l’organisation.

Dans son communiqué, Greenpeace UK met ces montants en regard des profits de la Crown Estate elle-même, qui a dégagé plus d’un milliard de livres sterling de bénéfices sur l’exercice 2024/2025, et du salaire de son commissaire, passé de 385 000 livres sterling en moyenne sur la période 2015-2020 à 1,9 million de livres sterling pour ce même exercice 2024/2025. Will McCallum, co-directeur exécutif de Greenpeace UK, résume la position de l’organisation en des termes imagés : « la Crown Estate se comporte comme le chat qui a eu la crème. Son rôle est peut-être d’extraire des profits des terres du roi, mais cela ne doit pas se faire aux dépens du bien commun » (propos traduits).

Trois demandes précises, un calendrier contraint par une nouvelle enchère

Greenpeace UK ne se contente pas de dénoncer le système : l’organisation formule trois demandes précises dans sa mise en demeure. Elle réclame d’abord une intervention du chancelier de l’Échiquier pour plafonner les redevances d’option versées par les développeurs. Elle demande ensuite que ce plafonnement s’applique dès la sixième manche d’enchères du mécanisme de soutien aux énergies renouvelables, attendue au premier semestre 2027. Elle exige enfin que les profits jugés excédentaires de la Crown Estate soient réinvestis dans la conservation du plateau continental britannique plutôt que reversés au Trésor.

éoliennes offshore en mer du Nord

La Crown Estate, qui détient l’intégralité du plateau continental britannique à l’exception des eaux écossaises (gérées séparément par Crown Estate Scotland), dispose désormais de quelques semaines pour répondre à la mise en demeure avant qu’une procédure judiciaire ne soit officiellement engagée devant les tribunaux britanniques. L’issue de ce bras de fer sera scrutée bien au-delà du Royaume-Uni : partout en Europe, les États cherchent l’équilibre entre maximiser les recettes tirées de l’attribution des zones maritimes et ne pas renchérir le coût de l’éolien offshore au moment même où la filière, déjà fragilisée par l’abandon du projet Morgan lui-même, a besoin de projets rentables pour tenir ses objectifs de décarbonation.

Sources