1,58 million de km² : ce que révèlent les satellites sur les nappes d’hydrocarbures
Une nouvelle étude de l’ONG américaine SkyTruth, fondée sur l’analyse de milliers d’images satellites européennes, évalue à 1,58 million de km² la surface d’océan recouverte chaque année par des nappes d’hydrocarbures. La Méditerranée figure parmi les zones les plus touchées au monde.
Une surface polluée deux fois supérieure au Texas
L’organisation à but non lucratif SkyTruth, spécialisée dans l’observation satellite des atteintes à l’environnement, a publié le 23 septembre 2026 la première estimation mondiale et systématique de la pollution chronique aux hydrocarbures en mer. Les chercheurs se sont appuyés sur les images radar des satellites Sentinel-1, qui relèvent du programme spatial européen Copernicus, collectées entre 2023 et 2025, puis traitées par apprentissage automatique et vérifiées manuellement.

Résultat : 3 152 nappes d’hydrocarbures ont été formellement vérifiées sur la période étudiée, représentant environ 22 805 km² observés directement. En extrapolant ces observations à l’échelle mondiale et sur une année, l’ONG évalue la surface totale affectée à 1,58 million de km², soit, selon ses propres termes, une étendue plus de deux fois supérieure à celle du Texas. Les zones les plus concentrées en nappes sont la mer Rouge, le golfe Persique, la Méditerranée, la mer Noire, la côte ouest de l’Afrique et les eaux indonésiennes.
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Les navires largement responsables, les zones économiques les plus pauvres les plus touchées
Parmi les nappes dont l’origine a pu être attribuée, 81 % proviennent de navires et seulement 18 % d’infrastructures pétrolières ou gazières offshore, le reste étant lié à des navires dits « furtifs », qui n’émettent pas de signal de localisation AIS. Les cargos représentent la moitié des navires repérés comme sources de nappes, les pétroliers environ un tiers. Selon l’étude, 6,23 % de la flotte mondiale de pétroliers (1 566 navires sur 25 156) et 5,54 % de la flotte mondiale de cargos (2 495 sur 45 042) ont été associés à au moins une nappe détectée.
L’étude pointe aussi une surexposition de certains pavillons dits « de complaisance », Palau, Panama, Malte, Comores, Chypre et Bahamas, dont les navires sont statistiquement associés à davantage de nappes que leur simple poids dans la flotte mondiale ne le laisserait attendre. Les zones économiques exclusives les plus polluées au monde sont celles de la République démocratique du Congo, de la République du Congo, de la Bulgarie, de la Roumanie et de la Syrie, où les niveaux de pollution mesurés atteignent 10 à 40 fois la moyenne mondiale.
« La pollution aux hydrocarbures est un problème constant et mondial, qui survient bien plus souvent que les déversements qui font la une des journaux » (propos traduits), résume Karl Wuster, directeur technologique de SkyTruth, pour qui ces nappes chroniques et diffuses restent largement sous-estimées par rapport aux grandes marées noires médiatisées.
Des aires marines protégées elles aussi touchées
Autre constat préoccupant de l’étude : la pollution détectée n’épargne pas les aires marines protégées. Un tiers des zones considérées comme importantes pour les mammifères marins (IMMA) affichent des taux de nappes supérieurs à la moyenne mondiale. Dans le golfe du Mexique, une zone abritant la baleine de Rice, une espèce dont il ne resterait que 51 individus, est exposée à une pollution croissante liée aux plateformes offshore.
L’ONG a également passé au crible les navires et installations les plus problématiques. Parmi les navires, le cargo African Cimo, qui bat pavillon des Palaos, présente une nappe détectée sur 26,7 % des passages observés, devant le pétrolier russe Klavdia V (21,4 %) et le pétrolier Summer Palace, immatriculé en Indonésie (20 %). Côté installations fixes, une plateforme indonésienne présente une nappe sur 28,8 % des images satellites analysées, suivie par une installation nigériane (23,9 %) et une installation australienne (21 %). Au Nigeria, deux unités flottantes de production, de stockage et de déchargement (FPSO), baptisées Sea Eagle et Princess Aweni, sont associées à des nappes sur plus de 15 % des images analysées.
SkyTruth souligne enfin un manque criant de transparence : les données de propriété sont restées indisponibles pour plus de la moitié des navires pollueurs identifiés, et parmi vingt navires repérés comme récidivistes, neuf seulement ont pu être rattachés à un propriétaire identifiable. L’organisation appelle à renforcer la surveillance satellite des océans et à améliorer la transparence sur la propriété des navires et des installations offshore, afin de pouvoir identifier et sanctionner plus facilement les pollueurs récurrents. Les auteurs de l’étude rappellent aussi une limite de taille à leur propre méthode : la couverture des satellites Sentinel-1, bien qu’étendue, reste incomplète, en particulier en haute mer, si bien que des zones entières de l’océan demeurent aujourd’hui pratiquement sans surveillance.
Cette cartographie, construite à partir d’un outil européen, devrait alimenter les débats sur la surveillance des approches maritimes au cours des prochains mois, alors que l’Union européenne continue de renforcer ses capacités d’observation satellite via Copernicus. Reste à savoir si cette estimation mondiale, qui pointe notamment la Méditerranée parmi les zones les plus affectées, se traduira par un renforcement des contrôles dans les eaux européennes et une meilleure traçabilité des navires pollueurs.
Contrairement aux grands déversements accidentels, largement couverts par les médias lorsqu’ils surviennent, cette pollution chronique se répète souvent au même endroit, par petites quantités difficiles à détecter sans surveillance satellite continue. C’est précisément l’intérêt de la méthode mise en avant par SkyTruth : en comparant des milliers d’images radar prises à différents moments sur les mêmes zones, l’ONG parvient à repérer des navires ou des installations dont le comportement s’écarte nettement de la moyenne, ouvrant la voie à des contrôles mieux ciblés plutôt qu’à une surveillance uniforme et coûteuse de l’ensemble des océans.
Sources
- SkyTruth, « Global Estimate of Marine Oil Pollution », 23 septembre 2026 : étude originale, méthodologie et chiffres détaillés (source primaire).
- Euronews, « New map shows how oil slicks are smothering our oceans, with one hotspot in Europe » : angle européen et citation de Karl Wuster.