10 000 tonnes de moules en moins : la Bretagne face à une « année noire » pour ses coquillages
Sécheresse persistante et chaleurs à répétition ont fini par rattraper les élevages de coquillages bretons. En Bretagne Sud comme ailleurs dans la région, ostréiculteurs et mytiliculteurs peinent à quantifier leurs pertes, mais tous décrivent une année particulièrement difficile.
En Bretagne Sud, des rendements en forte baisse
Dans le golfe du Morbihan, la température de l’eau a par moments atteint 24°C cet été, un niveau qui empêche les huîtres de filtrer normalement et donc de se nourrir. Certains ostréiculteurs du secteur déplorent déjà jusqu’à 30% de pertes de production. Même constat chez les pêcheurs à pied : sur l’estran de Damgan, dans le Morbihan, la palourde, pourtant abondante en temps normal lors des grandes marées, s’est faite rare cet été. « En principe, il y en a plus, souligne Maryvonne, une retraitée habituée des lieux. Là aujourd’hui, il n’y en a même pas une, donc c’est bizarre. On ne sait pas trop si c’est l’influence du temps, du climat, la chaleur du moment. Parce qu’elles sont comme nous, elles restent peut-être enfermées. » Elle finit tout de même par dénicher, quelques mètres plus loin, un coquillage respectant la taille légale minimale, comprise entre 3,5 et 4 centimètres, preuve que la ressource n’a pas totalement disparu, mais qu’elle s’est nettement raréfiée.

Pour Philippe Le Gal, président du comité national de la conchyliculture et du comité régional de conchyliculture de Bretagne Sud, le diagnostic est sans appel : « Pour tous les coquillages, on a un problème de croissance cette année. C’est la première fois qu’on voit ça, car on n’a jamais connu d’aussi longues périodes de canicule et de sécheresse. » En cause, un manque d’apports en sels minéraux habituellement charriés par les rivières, qui prive les côtes du phytoplancton dont se nourrissent les coquillages. « Le phytoplancton, c’est le fourrage de nos coquillages, explique-t-il. On en a eu au printemps, après ça s’est tari, car on n’a pas eu les pluies régulières » qui surviennent habituellement en été sous forme d’orage.
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Les moules, premières victimes, et une invasion d’araignées de mer
À l’échelle de la Bretagne et du reste du littoral français, les mytiliculteurs sont les plus touchés. Il manquerait, selon les professionnels, 10 000 à 15 000 tonnes de moules à l’échelle nationale, soit environ un quart de la production habituelle, les baies du Mont-Saint-Michel et de Saint-Brieuc, qui assurent à elles seules la moitié de cette production, étant particulièrement affectées. Dans les Côtes-d’Armor, à Planguenoual, Anthony Juin, à la tête du Bouchot d’Armor depuis 2013, estime avoir perdu plus de la moitié de sa production et parle d’une « saison catastrophique ». Au phénomène de sécheresse s’ajoute une invasion d’araignées de mer, prédateurs des jeunes moules, dont la reproduction est favorisée par le réchauffement hivernal des eaux de la Manche : « En hiver, la mer ne se refroidit plus assez, cela favorise la reproduction des araignées, qui a lieu quatre à cinq fois par an contre une à deux fois auparavant », précise Philippe Le Gal.
Seules les huîtres naturelles, non triploïdes, semblent mieux résister. « Elles sont plus résistantes aux fortes chaleurs », assure François Lemoigne, qui en élève dans la baie de Paimpol, dans les Côtes-d’Armor. Juste au sud de la région, dans l’estuaire de la Vilaine, à Pénestin, en Loire-Atlantique, les mytiliculteurs ont connu un été comparable : eau trop chaude et trop salée, moules plus petites, et une campagne qui pourrait s’achever dès la fin octobre au lieu de la fin novembre habituelle. Un signe que le phénomène ne s’arrête pas aux frontières administratives de la Bretagne, même si la moule de Bretagne Sud, moins touchée par la mortalité que d’autres bassins conchylicoles français cette année, reste commercialement bien pleine.
Une adaptation urgente, entre acidification et trésorerie à sec
Au-delà de la seule météo de l’année, les professionnels évoquent un phénomène de fond. À la pointe de la presqu’île d’Hillion, Guillaume Hurtaud, mytiliculteur depuis trente-deux ans et quatrième génération de sa famille dans le métier, estime avoir perdu jusqu’à 75% de sa production cette saison et parle d’une « année très noire, qui fait suite à trois ou quatre années déjà difficiles », avec une trésorerie « à sec ». Il pointe un autre effet du changement climatique, moins visible : l’acidification des océans, qui « diminue la vitesse de croissance des coquillages de 20% », un coup dur pour la moule, dont le cycle de développement s’étale déjà sur dix-huit mois.
Alors que de nouveaux signalements de sécheresse persistante en Bretagne sont encore rapportés début octobre, la question posée par Le Télégramme début de semaine reste entière : les professionnels de la conchyliculture bretonne parviendront-ils à adapter suffisamment vite leurs pratiques, qu’il s’agisse du choix des espèces, de la densité des élevages ou du calendrier des campagnes, pour tenir face à des étés qui s’annoncent, années après années, de plus en plus chauds et secs ?
Pour l’heure, les professionnels interrogés cet été évoquaient surtout des ajustements de court terme : décaler les périodes de commercialisation pour laisser aux coquillages le temps de grossir, réensemencer les bouchots dévastés par les araignées de mer en espérant qu’elles ne reviennent pas, ou encore diversifier les activités, à l’image de certains mytiliculteurs qui misent sur la vente directe et les espaces de dégustation pour compenser la baisse des volumes. Des réponses qui, de l’aveu même des professionnels, ressemblent davantage à des pansements qu’à une stratégie de long terme face à un phénomène désormais installé.
Sources
- Le Télégramme : enquête originale sur les éleveurs de coquillages en Bretagne Sud.
- France 3 Bretagne : témoignages et chiffres détaillés sur l’ensemble du littoral breton (Damgan, golfe du Morbihan, baie de Saint-Brieuc, Hillion, Paimpol).
- France 3 Pays de la Loire : élément de comparaison régionale sur les mytiliculteurs de Pénestin, en Loire-Atlantique.